• Vincent Lecomte et Ariane Carmignac

Les confins

Penser c'est d'abord, pour moi, apprendre à connaître ces monstres sauvages que sont les idées.

Dessiner, qui est aussi, déjà et encore penser,

c’est leur donner le corps qu’elles ne peuvent avoir,

celui qui saura déjouer leur obscure besogne.

Vincent Lecomte. Les confins, 2020.

Frottage à la mine de plomb et pastel blanc sur papier, 21 x 29,7 cm.

© Vincent Lecomte.


Vincent Lecomte a imaginé des marges de manœuvre à l’espace exigu du confinement imposé au printemps 2020. Cet épisode de réclusion sanitaire a été l’occasion pour lui de diriger momentanément sa création vers des formes de vies imaginaires et minuscules. Durant cette période, il s’est agi pour lui d’approfondir encore sa propre pratique, encline aux formats restreints et aux formes portatives, et résolument guidée par le premier jet.

Cet exercice du regard et de la main a engendré des oeuvres situées entre la note impulsive et la somme achevée, le trait et la trace —reflétant en cela le modus operandi de l’artiste : agir spontanément, sans préparation, d’un seul geste, sans repentirs ni remords possibles— dans un journal de bord exclusivement iconique voué à découvrir et inventer les confins d’une parcelle provisoirement assignée. Dans cette astreinte à résidence déjouée, ou cette résidence d’artiste de fortune, tout s’est passé comme si l’espace reprenait forme et densité au sein de la page, devenue métaphore d’un empan infiniment agrandi. Attentif à ce nouveau périmètre imposé, il en a cerné les limites, approfondi encore les détails, creusé les sillons, gratté la peau et la grume, recueilli la sève. L’enclave virtuelle est devenue le prétexte d’une nouvelle aventure, d’une redécouverte d’un espace proche, tout en donnant visages et corps à l’incertitude d’une époque et à la jubilation de créer.

De mars à mai, plusieurs séries ont vu le jour, rassemblées sous l’intitulé général « Les Confins » ; elles participent toutes d’une semblable heuristique de l’intensification des alentours. Parmi ces sociétés graphiques, « La forêt interdite », dont sont extraits les dessins présentés ici, réunit des « êtres-forêt », nés du frottage à la mine de plomb d’écorces, d’aubier et de feuilles : elles présentent des créatures hybrides issues d’une mythologie sylvestre toute personnelle. Ces semaines de pratique graphique et picturale, faisant ainsi feu de tout bois, ont donné vie à la poursuite d’une délicate cosmogonie, composée d’un vaste répertoire d’individualités imaginaires, où l’improvisation née du contact avec la matière organique et vivante, où le chaos primitif de la composition incertaine se mêlent à une science de l’assemblage et à l’interprétation de l’informe, en épousant une technique éprouvée, et qui se redécouvre pourtant sans cesse, ou se réinvente, même, au fil du crayon.

Au sein de cette population chimérique, confondant formes végétales et animales, souvent hantées par une humanité obscure, incertaine, se détache un ensemble d’individus singuliers. Avec ou sans membres, avec ou sans yeux, mais jamais sans regard, ces silhouettes contrastées peuvent aussi bien être en proie au doute qu’obstinément animées par une cause mystérieuse. Mais il semble surtout que ces existences spectrales ont comme gardé le souvenir, ou plutôt l’empreinte, de l’ombre dont elles semblent tout juste émerger. C’est bien de ces arbres, si proches, retrouvant alors une vigueur printanière, que sont nés ces êtres fantomatiques et fantasmatiques. Mais leur étrangeté paraît familière ; est-ce là le résultat de l’imprégnation qui a permis leur création ? Ou bien est-ce l’effet produit par ces expressions d’une infirmité à laquelle rien ni personne ne semble échapper ?

À peine sortis de l’hiver et déjà confinés. À peine déposés par le plomb et déjà inquiets. Fixés et vibrants. Si ces êtres chimériques peuvent nous sembler étrangement proches, c’est peut-être d’abord parce qu’ils habitent, comme nous, un monde contraint mais non pas pour autant dépourvu d’issue. Lorsque la fragilité de l’existence se trouve ainsi quotidiennement exposée, il est soudain possible de comprendre que le clair-obscur est d’abord un état ; il est condition d’être.

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