• Nassif Farhat

L’oubli de la lumière

Quelle est cette douleur, cette crainte, quelle est cette lumière ?

L’oubli de la lumière dans la lumière.

Maurice Blanchot, L’attente l’oubli (1962).

Cette phrase —qui parle d’une lumière sur laquelle jamais le livre n’aura fait la moindre lumière et, quoiqu’en dise le déictique, de « cette » lumière dont le reste du livre aura comme oublié de parler, qui s’en sera gardé— est lumineuse, trop lumineuse sans doute pour que s’y fixe le regard, qu’il ne se tienne sur ses gardes, que son sens ne soit pas d’emblée perdu de vue. Il se dérobe à nous, se dissimule, le sens de cette phrase oublié. Sa clarté, pourtant mémorable, est en ce sens éblouissante. Un instant attardons-nous-y, et au risque de l’obscurcir, oublions-la pour y voir clair.

Éclaircissant Blanchot en approfondir l’ombre : c’est là l’ironie de la chose —je veux dire l’eirôneia de la lumière. Ceci étant dit pour mémoire, n’y voir aucune dialectique, ni obscure clarté, ni soleil noir— car ce qui luit dans la lumière, c’est bien plutôt l’oubli de cette maudite dialectique, maudite parce que sans oubli. C’est pourquoi je n’ai à rappeler ni à ajouter rien | de plus que cette phrase | ne dise déjà. J’ai à dire de cette phrase ce que dit cette phrase ; et que j’aie à dire de cette phrase, c’est là ce que dit cette phrase. Elle dit ce que j’ai à en dire et, me devançant, me répète.

Je répète : « Quelle est cette lumière ? L’oubli de la lumière dans la lumière » ; et tandis que je le répète, il se fait dans l’oubli une lumière tombée.

***

Qu’est-ce que « l’oubli de la lumière dans la lumière » ? Cela n’est clair qu’à faire la lumière sur l’oubli. Or, qu’est-ce que « l’oubli » ? « [D]e la lumière dans la lumière ». Il doit s’agir, en tant qu’elle est le milieu même de toute phénoménalité (Heidegger, Être et Temps 55), ce par quoi et dans quoi « es gibt » (Heidegger, Questions IV 198-199), lumière et oubli y compris, de la lumière avant toute chose oubliée.

Au double sens du génitif, l’oubli n’est de la lumière qu’en tant que la lumière est l’oubliant et l’oubliée. Elle serait le milieu dont le centre est l’oubli, et que le centre oublie. Car l’oubli lui aussi occupe son propre centre, qui se fait oublier, point aveuglant mais point aveugle ; c’est pourquoi l’ob-li est ob-scur. En clair, l’ob- lie la lumière à la lumière en tant qu’elle se fait face, s’oppose, ou se rend contre. Considérez qu’elle se regarde, dans un miroir et dans les yeux, se regardant qu’elle s’éblouit : oubli serait alors le nom pour cette main sur ces yeux posée, lorsque la source de la lumière se cache pour se considérer.

De là l’oubli : l’obligature à elle de la lumière elle-même, si l’oubli est la réflexion de la lumière, ce par quoi elle se re(ssou)vient. Parce qu’alors lumière oblige, elle est à l’oubli obligée. Ayant l’oubli pour point d’optique, pour passage obligé, la lumière en est l’obligée qui ne souffre pas d’anamnèse. Elle lui est redevable, et ce qu’elle lui doit, c’est elle-même.

In memoriam dialectici, la lumière se doit à l’oubli, à l’oubli dû à la lumière, car si l’oubli est lumineux toute lumière est oubliée.

Et ce soleil, d’où tient-il sa lumière ?

– De nous seuls.

– Et ce ciel, quel est-il ?

– La solitude qui est en nous. (Blanchot, Le dernier homme 112)

***

Voir la lumière jusque-là lie. Je veux dire jusque la lie. Ne pas oublier ces deux « la » : c’est Orphée et c’est Eurydice.

Où, en effet, l’oubli est-il de la lumière ? Dans la lumière, en tant qu’elle est le milieu même de toute phénoménalité, ce par quoi et dans quoi « es gibt », autrement dit l’alètheia. Oubli serait alors le nom pour « vérité » en son milieu, et léthé pour alètheia —entendez donc pour la « lichtung », que Heidegger a tort de ne pas traduire lumiérière (Heidegger, Être et Temps 176). D’où la vérité de l’oubli est l’oubli de la vérité. Lumière en sa vérité : phôs. C’est Olénos et Léthéa, que leurs noms montrent oubliés.

Or voilà que, Léthé se débordant lui-même —« ô confisa figurae, infelix Lethaea[1] »—, la lumière s’oubliant se terre, et s’oblitérant se dérobe. S’indique dans ce passement de seuil le se-passer de la lumière éblouie vers ce passé de la lumière oubliée ; en quoi un éblouissement consiste à ne-plus-penser-à, à oblivisci, perdre-de-vue. L’oubli, l’oubli ! c’est l’ombre où tout se voit[2], « c’est la mort, disait-elle, l’oubli de mourir qu’est la mort. » (Blanchot, L’attente l’oubi 86)

***

Je répète : « Quelle est cette douleur, cette crainte, quelle est cette lumière ?

L’oubli de la lumière dans la lumière ».

Oubli : léthé léthale(,) de la lumière à perte de vue.

Notes

[1] Ovide. Métamorphoses. Livre 10, vers 69-70.

[2] « L’oubli ! l’oubli ! c’est l’onde où tout se noie ;//C’est la mer sombre où l’on jette sa joie. » (Hugo 124)


Bibliographie

Blanchot, Maurice. Le dernier homme. Paris : Gallimard, 1957.

Blanchot, Maurice. L’attente l’oubli. Paris : Gallimard, 1962.

Heidegger, Martin. Être et Temps. Paris : Gallimard, 1986.

Heidegger, Martin. « Temps et être », dans Questions IV. Paris : Gallimard, 2000.

Hugo, Victor. Les Contemplations. Paris : Gallimard, 1973.