• Aurore Vincent

Intensités : des ténèbres et de la lumière dans la poésie de Saint Jean de la Croix.


Mystique carme de la seconde moitié du XVIe siècle, Saint Jean de la Croix écrivit plusieurs cantiques qui firent sa renommée. Dans ces textes qui mêlent poésie et religion, les métaphores de la nuit et du feu sont régulièrement convoquées pour dire la rencontre de l’âme avec Dieu. Ce symbolisme très ancré dans l’œuvre emprunte sûrement pour beaucoup aux écrits scripturaires et notamment à la Bonne nouvelle[1] johannique. Au troisième chapitre, l’évangéliste explique que « la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises[2] ». Saint Jean de la Croix donne lui à voir l’itinéraire de celui qui reconnaît et suit la lumière et qui voit son cœur s’embraser d’une lueur propre. Cette rencontre mystique qui est au cœur de sa poésie met donc en présence un monde obscur et l’éclat de la présence divine et de celui qui la sent vibrer dans son être. L’évocation conjointe de ces ténèbres et de cette lumière, assez traditionnelle, surprend tout de même par l’accent qu’elle met sur les intensités.

Les ténèbres traversées sont ainsi décrites comme « une nuit obscure » (51). L’adjectif, proche sémantiquement du nom, semble insister sur la noirceur entrevue. De la même manière, dans un autre poème, la reprise anaphorique de la formule « malgré la nuit » (127) à chaque fin de strophe produit une dramatisation du phénomène nocturne et de son intensité. De la même façon, la lumière qui se détache sur ce fond d’obscurité est caractérisée par un éclat tout particulier. Elle permet à l’âme d’être « tout embrasée », et éclaire mieux que « la lumière de midi » (51). Plus loin, l’amour divin devient « flamme d’amour vive » puis « torches de lumières » qui possèdent de « vives lueurs » (95). Les qualifications intensives —par le biais d’adjectifs, d’adverbes ou plus largement de métaphores— abondent pour dire la force avec laquelle cet éclat divin se révèle au regard du mystique. Ces intensités, obscures et lumineuses, paraissent avoir plusieurs fonctions.

D’une part, en créant un clair-obscur saisissant, elles confèrent un caractère esthétique au mysticisme. Par le biais de ces images, Saint Jean de la Croix entend donner à voir la beauté de la rencontre avec le Dieu trinitaire. Le choix des teintes va d’ailleurs de pair avec le choix du cantique. Les arts pictural et musical sont ici mêlés pour constituer un écho de la beauté divine dans les productions humaines. Par ailleurs, ces intensités permettent aussi de faire sentir la radicalité que Saint Jean de la Croix associe à la vie chrétienne. Intense et puissante, l’existence vécue en Dieu impose un changement radical que manifestent ces ténèbres et cette lumières vives. L’intensité rend visible l’ampleur du basculement qu’opère celui qui, homme nouveau[3], passe de l’obscurité profonde à la lumière la plus claire. Le contraste entre ces teintes permet également de mesurer la menace constitutive du chemin chrétien. Lueur isolée, bien que vive, l’âme de celui qui croit craint sans cesse la nuit profonde qui l’entoure. En un sens, l’œuvre de Saint Jean de la Croix fait aussi écho à la parole du Christ qui veut que celui qui le suit soit « comme une brebis au milieu des loups[4] ». Enfin, l’intensité de la lumière et des ténèbres dans cette poésie a pour fonction de donner à voir l’écart ontologique assumé par le divin. Dieu, symbolisée par l’éclat vif, est l’être le plus éloigné de ces profondes ténèbres dans lesquelles vit l’homme. Par l’Incarnation, il vient inscrire sa lumière au cœur de la nuit humaine. Par les choix de représentations qu’il fait, Saint Jean de la Croix dit quelque chose de ce chemin divin et donne à voir cet amour de Dieu dont il pense vivre.

Porteuses de significations esthétiques, éthiques et théologiques, les intensités —nocturnes et lumineuses— dans la poésie de Saint Jean de la Croix inaugurent des représentations mystiques qui resurgiront quelques décennies plus tard chez d’autres grands fous de Dieu.


Notes

[1] L’expression est la traduction littérale du terme « évangile ».

[2] Dans la traduction pour la liturgie disponible sur le site de l’Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones (Jean 3,19).

[3] Sur cette expression, voir notamment le quatrième chapitre de la lettre de Paul aux Éphésiens.

[4] Matthieu 10,16.


Bibliographie

De la Croix, Saint Jean. Nuit obscure, Cantique spirituel. Paris : Gallimard, 1997.