• Laetitia Bischoff

Des graines de chardon, une chouette et un corbeau

Deux installations de l’artiste contemporaine Claire Morgan, née à Belfast en 1980, se pensent l’une en vis-à-vis de l’autre dans cet article. Il s’agit de Gone to Seed et de Here is the End of All Things, toutes deux créées en 2011.


Morgan, Claire. Gone to Seed, 2011.

Graines de chardon, corbeau (taxidermie), nylon, fil, acrylique, 300 x 240 x 180 cm.


Dans Gone to Seed, un corbeau taxidermisé est figé dans sa chute au sol. Il s’écroule et nous arrivons, spectateurs de cette installation, au moment où son corps heurte l’asphalte. Les lignes du corbeau sont presque déjà disjointes et vont bientôt se briser sur ce qui est trop lisse, trop plat, trop horizontal pour l’empêcher de se démembrer. La trajectoire de l’oiseau signe un vide en forme de cône renversé tranchant en son milieu une sphère faite de centaines de graines de chardon. Ainsi, deux demi-sphères de graines suspendues se détachent de part en part du corbeau. L’aire est maintenant éventrée, fendue par le passage éclair de l’oiseau qui choit.

La pièce est sombre ; on ne voit de recoins. Les graines de chardon forment une aire de lumière entre le noir qui les entoure et l’entité au plumage sombre qui éventre leur construction géométriquement parfaite. L’ombre même des graines est signifiée au sol par un cercle de petits points noirs. Ainsi une tragédie a lieu, le corbeau a chu ; l’aire de graines recouvrira-t-elle sa plénitude, a-t-elle suffisamment de plasticité de mémoire de forme pour se reconstituer sphère, une fois la trajectoire du corbeau consumée ?

Dans cette histoire de nuit, la mort d’un oiseau diurne est accueillie par une sphère suspendue. Et la combinatoire de l’oiseau taxidermisé et de cette entité géométrique est emprunte d’une fluidité : les mouvements de l’un impactent les mouvements de l’autre. La reconstruction post-chute est-elle possible ? La sphère protègera-t-elle la dépouille ? Restera-t-elle, elle aussi, brisée ? L’humain qui découvre cette installation n’a pas beaucoup de clefs pour comprendre ce qui s’offre visuellement à lui ; les dynamiques, les potentialités lui sont étrangères. Seul l’effet « arrêt-sur-image », induit par la posture de l’oiseau taxidermisé, lui permet de projeter son espérance (la sphère se referme pour couver le corbeau mort) ou son sens de la tragédie dans la potentielle image d’après.


Morgan, Claire. Here is the End of All Things, 2011.

Graines de chardon, bleuets, chouette effraie (taxidermie) nylon, fil, acrylique, dimensions variables.


La tragédie est du côté du titre dans Here is the End of All Things. C’est une installation bien plus haut au-dessus du sol que Gone to Seed. Trois aires cubiques formées aussi de graines de chardon se succèdent, suspendues dans l’espace. Elles sont éventrées de manière irrégulière cette fois-ci par ce qui signe le passage d’un oiseau. C’est un spécimen effraie des clochers, taxidermisé dans une posture majestueuse d’envol, ailes déployées, serres en avant. L’oiseau rayonne au cœur du troisième cube ; il est en chasse et capte sur ses ailes, son visage et ses flancs le maximum de lumière, tout comme chaque graine suspendue.

Cette installation est un écrin spatial pour un oiseau nocturne qui rayonne face à nous. Son plumage brille autant que le font les graines. Une dynamique d’espérance s’offre au spectateur, dans la trajectoire et la posture de l’oiseau, dans la rivière de lumière qu’il semblerait avoir traversé. Et pourtant le titre nous indique la clôture de l’installation dans son avènement-même : voici la fin de toute chose, nous prévient l’artiste. L’oiseau va-t-il traverser de part en part le troisième cube comme il l’a fait pour les deux autres ? Cette trajectoire de vol, ces aires suspendues en toute absence de pesanteur, que nous racontent-elles d’elles-mêmes si tout doit s’arrêter là, si les espaces traversés ne se refermeront pas, si la chouette ne continuera pas sa route ?

Mais la question qui me taraude quand je suis au contact de la grammaire de Claire Morgan est la suivante : à qui sont ces aires ? Appartiennent-elles à l’animal qui les traverse ? Ont-elles une vie, une intentionnalité propre, une fluidité qui ferait de leur plasticité et de leur forme une réponse à quelque chose ? Une réponse à la trajectoire d’un oiseau, au regard d’un spectateur ? Oui, sa grammaire me laisse dire que je n’ai pas tout compris des forêts, des granges, et des champs qui accueillent la chouette et le corbeau. Où sont ces aires dans la mémoire de mes sens, quelles activités ont-elles, quelle place occupent-elles dans la vie des oiseaux ? Une dynamique se joue dans les vides au cœur des aires de graines de chardon, un je-ne-sais-quoi du lien entre elles et l’animal. Ce lien est pour l’humain un espace étrange dans lequel je ne peux que projeter mon imaginaire sans y être conviée.