• Alexandre Melay

Dancing Moon



Admirer le clair de lune d’automne et son reflet sur des eaux dormantes demeure une tradition issue de l’esthétique japonaise classique, très attachée à la contemplation de la nature et à celle des saisons. C’est cet effet atmosphérique du clair de lune que retranscrit le livre d’artiste Dancing Moon (2016), qui transforme le moment éphémère en quelque chose de palpable, de tangible, même si celui-ci est insaisissable, puisque appartenant au règne de l’éphémère. La contemplation du spectacle de la pleine lune reflète le lien intime entre l’humain et la nature. Dans la culture japonaise, la lune est associée à la mi-automne et sa contemplation (o-tsukimi) renvoie au concept du mono no aware qui concerne les « choses propres à émouvoir » (Junichirô 74-75) ; une expression utilisée pour décrire un sentiment donnant lieu à une impulsion émotionnelle et qui comprend une certaine part de mélancolie, mais aussi d’une tristesse qui nous envahit un soir d’automne. Présent dans les textes les plus anciens, le terme aware s’emploie d’abord comme une exclamation de surprise ou de plaisir, d’émerveillement ou d’étonnement, jusqu’à devenir un concept esthétique fondamental de la pensée japonaise. Cette fragilité du mono no aware renforce le pouvoir de sa beauté ; ce sentiment est un scintillement de la lumière intense, qui peut briller, résultant d’une expérience émotionnelle puissante, mais seulement durant un instant, puisqu’il ne peut être ressenti que dans la brièveté de la vie.

À son ouverture, l’œuvre Dancing Moon constitue à la fois un livre et un objet, issue d’une tradition reprenant aussi bien le codex et l’accordéon, deux moments marquants de l’histoire livresque. Son format rectangulaire panoramique se déploie à l’horizontale sur deux mètres cinquante de long. L’œuvre-livre s’accompagne d’un insert sur lequel est inscrit le poème court japonais d’Enomoto Seifu-jo (1731-1814), qui renvoie à la contemplation solitaire de l’astre lunaire :


Tout le monde dort

rien entre

la lune et moi


Sur le fond neutre du papier à la nuance ivoire émergent des cercles réalisés à l’encre dans diverses valeurs de noirs. Au total, ce sont plus d’une trentaine de formes plus au moins circulaires qui gravitent sur la longueur du papier, disposées de manière linéaire, comme un défilé présentant les différentes textures de la forme négative de la Lune. Des traces informes, déséquilibrées et imparfaites dans leurs circularités ; une absence qui éveille un sentiment inattendu de plaisir où les imperfections deviennent une forme de perfection, de beauté. Ces cercles mystérieux perdent toute matérialité grâce au jeu habile du sombre et du clair dans lequel le vide qui les entoure remplit l’espace de l’objet-livre. L’impression sur un papier bouffant, léger et épais, à la surface râpeuse, absorbe l’encre rapidement. La pénétration favorise la formation de diverses textures à travers des nuances qui rappellent que, dans la pensée taoïste, le jour (Yan) s’oppose à la nuit (Yin). Les formes se reflètent : plus ou moins diaphanes, certaines sont claires, alors que d’autres sont plus contrastées, dans une encre plus épaisse et plus sombre, se superposant avec d’autres à la tonalité plus diluée. Les différentes nuances de l’encre sur le papier évoquent les différents aspects de la lumière et de ses ombres. Des éléments dorés parsèment les différentes impressions à l’encre ; à l’image de scintillements, ils jouent le rôle de réflecteurs en émettant un rayonnement doux et mystérieux : la lumière de petites étoiles d’une cosmogonie imaginaire.

L’asymétrie et le déséquilibre des différentes impressions s’ajoutent à la sensation de progression et de continuité ; une ligne imaginaire créée par l’encre qui, en s’épaississant au fur et à mesure, produit des dégradés de nuances subtiles. Le titre même du livre d’artiste, Dancing Moon, renvoie à l’idée d’une progression dans la représentation imaginaire de l’astre lunaire. La Lune s’étire dans une dynamique de mouvement, en différentes phases qui forment une danse —un astre dansant tsuki-mai, qui devient alors une source de communion entre l’humanité et la nature. L’ensemble dynamique est accentué par les différentes formes de la Lune qui paraissent flotter à la surface de l’espace du papier vide ; tantôt les formes semblent se déplacer, tantôt elles se superposent, se touchent, se frôlent. Le format allongé, en accordéon, contribue à donner une vision presque infinie, avec des cercles qui s’éparpillent sur la longueur totale du papier. En donnant la sensation d’un mouvement, l’astre lunaire se démultiplie dans l’espace vide de l’univers, dérivant au fur et à mesure que le livre se déploie.


Melay, Alexandre. Dancing Moon, 2016.

Dessins à l’encre de Chine sur papier bouffant ivoire, éléments dorés et argentés, format accordéon, 24x250 cm.



Le livre d’artiste a ici le pouvoir de conceptualiser le clair de lune, de rendre compte du rapport que l’on peut avoir avec la nature. L’encre est un matériau permanent, indélébile, mais aussi impermanent avec ses propriétés liquides, sa fluidité et son aspect éphémère, avant son immobilisation à jamais dans le papier par l’imbibition. Des impressions contrastantes, en accord avec l’utilisation de l’encre noire, entre ombre et lumière, où le royaume de l’indéfini et de l’harmonie, entre vides et pleins, s’expriment ensemble. Loin de se concurrencer, ces oppositions se valorisent mutuellement, favorisant un déséquilibre dans lequel la dynamique et l’asymétrie introduisent une expression sensible à l’espace vide, activent le blanc du papier, à l’image d’un état d’ouverture, d’une écoute intérieure, de manifestations de l’Éveil bouddhique dans le zen. Les impressions sont des traces autant visuelles que poétiques, créant un dialogue sensible en ouvrant l’imagination vers un au-delà. Car le principe esthétique du mono no aware sous-entend une profonde empathie et une appréciation de la beauté éphémère de la nature. La nature en mouvement génère toujours la beauté, une émotion, et rapproche ainsi l’humain avec les éléments naturels, avec les saisons, et ses imperceptibles changements, mais aussi avec la vérité secrète des choses. De la nouvelle lune à la lune gibbeuse croissante ou décroissante, la Lune partiellement assombrie qui brille dans le ciel nocturne ou les reflets des rayons de lune et leur vocation à disparaître symbolise un spectacle susceptible d’inviter au mono no aware, ce que raconte Tanizaki Junichirô dans l’Éloge de l’ombre (Suzuki 24). Il s’agit en appréciant la beauté éphémère de la Lune d’éprouver une émotion particulière qui nous renvoie à la fugacité du monde et à notre propre fugacité, en illuminant les réponses émotionnelles de l’individu conscient. Dans le Genjôkôan, le maître Dôgen déclara :


La lune n’est jamais mouillée, l’eau n’est jamais troublée.

Bien que la lune soit une vaste et grande lumière,

elle se reflète dans une goutte d’eau.

La lune entière et même le ciel en son entier,

sont réfléchis dans une goutte de rosée sur un brin d’herbe (Okumura 177).


L’existence peut ainsi refléter la lumière de l’Éveil : l’union de la vacuité et de la lumière. En terminant sa chute dans une goutte d’eau, cette Lune indique l’urgence de laisser la lumière de l’Éveil rayonner en chacun de nos instants de vie :


Il nous faut reconnaître que nous marchons sur un long sentier et que notre pratique est d’examiner la hauteur et l’immensité de la lune […]. L’éternité est reflétée dans l’impermanence, et la vaste lumière de la lune pénètre la toute petite goutte d’eau (Okumura 9).


Puisque nous faisons face à une nature qui nous échappe, il s’agit de réfléchir grâce au livre à la magie du phénomène naturel de la surface de la lune : une image du cosmos, du cercle lunaire, de l’ombre, de la lumière, d’une éclipse luisante qui défile sur la surface du papier. Dans la perception spatiale du livre, les différentes impressions à l’encre nous amènent minutieusement et subtilement vers une introspection pour finalement réfléchir davantage sur ce qui nous entoure.


Notes

[1] Pendant des siècles, la lune et sa lumière ont inspiré des illustrations, des peintures et des gravures sur bois dans l’art japonais, et ce, dès le XVe siècle. Des œuvres spirituellement et émotionnellement évocatrices avec des images bidimensionnelles de scènes nocturnes aux atmosphères mystérieuses, comme la célèbre série des cent gravures japonaises intitulées Tsuki hyakushi (Cent aspects de la Lune) réalisée entre 1885 et 1892 par Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892) et représentant un moment dans le temps et suspendu par un dialogue poétique avec la lune. Yoshitoshi a utilisé le cycle lunaire pour représenter des sentiments comme l’introspection, la solitude ou le chagrin, ce que décrit parfaitement le poème de mort de l’artiste : « Retenant la nuit/Avec son éclat croissant/La lune d’été » (1892). Consulter le site :http://yoshitoshi.verwoerd.info/.

[2] Éveil ou satori correspond à l’atteinte de l’illumination mentale auquel conduit la pratique du zen en posture assise (zazen) dans le bouddhisme.

[3] Le Genjôkôan, texte écrit par Dôgen en 1233, demeure l’un des chefs d’œuvre présent au début du Shôbôgenzô, présentant les principaux thèmes du recueil : la pratique comme Éveil à la Voie bouddhique ou l’impermanence des êtres et des choses. Le texte constitue un véritable traité de l’Éveil par une Réflexion de soi en soi-même. Chaque chapitre du Shôbôgenzô constitue des Genjô kôan, des actualisations du kôan, ces objets de méditation, questions, dilemmes, ou paradoxes que le maître met à la médiation de l’élève pour l’aider à dépasser le raisonnement analytique et éveiller son esprit intuitif, afin de produire le satori ou encore de permettre le discernement entre l’Éveil et l’égarement.


Bibliographie

Junichirô, Tanizaki. Éloge de l’ombre. Paris : Publications orientalistes de France, [1933] 1978.

Okumura, Shohaku. Réaliser Genjôkôan. La clé du Shôbogenzô de Dôgen. Paris : Almora, 2016.

Suzuki, Daisetz T. Zen and Japanese culture. Princeton: Princeton University Press, [1959] 2019.