• Raphaëlle Taccone

L'or de la nuit dans quelques miniatures françaises du XVe siècle

Au Moyen Âge, les imagiers ont peint des scènes nocturnes baignées d'une lumière dorée pour montrer les réalités divines, offrant ainsi un contraste avec l'univers de la nuit[i]. Contraints par la lumière déclinante du jour pendant l'été ou par le faible rayonnement du feu de cheminée l'hiver, les individus vivaient dans la pénombre. Pour pallier le manque de lumière, quelques familles employaient des bougies et des cierges pour éclairer l'intérieur de leur maison. Toutefois, les bougies en cire d'abeille, coûteuses, étaient réservées aux riches, c'est-à-dire au clergé, à la noblesse ou encore à la bourgeoisie. Les pauvres confectionnaient davantage des éclairages de fortune, faits avec une mèche de coton trempée dans du suif ou de l'huile. Éphémères, ces éclairages étaient particulièrement nocifs à cause de la fumée toxique produite par la flamme et la suie noire se déposant sur les murs et les plafonds[ii]. Dans ce contexte de nuit terne, les imagiers ont figuré la nuit dans sa dimension mystérieuse, c'est-à-dire sous une forme mystique et spirituelle.


Dans les scènes de la Nativité, les crèches sont souvent éclairées par une lumière surnaturelle jaillissant de l'enfant Jésus, parfois du toit en paille ou bien du Ciel. Ces lumières surnaturelles, peintes en or pour souligner le caractère sacré, révèlent la présence divine.

La Nativité, Les Heures dites de Yolande d’Aragon, XVe siècle.

Bibliothèque municipale d’Aix-en-Provence, ms. 22, f. 103.


Dans le manuscrit Les Heures dites de Yolande d'Aragon[iii], daté du XVe siècle, la naissance de Jésus est éclairée par un long faisceau doré venant d'un astre étincelant dans le Ciel. Si l'axe brillant illumine l'enfant Jésus pour glorifier sa naissance, le nouveau-né est également source de rayonnement. Sur le sol, Jésus nu et nimbé projette des pointes dorées. Tout autour de lui, des étoiles ont été peintes en or pour former un bouclier céleste de protection et montrer sa gloire divine. Du Ciel à la terre, la lumière verticale de Dieu célèbre Jésus, et tous les jeux d'ombres terrestres ont disparu. L'enfant lumière est l'objet de toutes les attentions. Ses parents et une servante, figurés en position de prière, contemplent le nouveau-né dans une adoration silencieuse. Dans un autre Livre d'Heures[iv] du XVe siècle, ayant appartenu à la famille Chambart et conservé à la Bibliothèque Municipale d'Aix-en-Provence, une même lumière émane de Jésus.

La Nativité, Livre d’Heures, XVe siècle.

Bibliothèque municipale d’Aix-en-Provence, ms. 1801, f. 27.


Si l’enfant est entouré de ses parents, il faut remarquer que Joseph tient une bougie allumée dont il protège la flamme. Cette bougie, qui est aussi un symbole trinitaire[v], évoque la vie terrestre du nouveau-né. Joseph doit la protéger et la préserver de tous les dangers. Cette lumière naturelle, frêle et presque invisible, est totalement éclipsée par l’aura dorée de l'enfant Jésus. En effet, le nouveau-né, étalé sur un pan du manteau bleu de la Vierge Marie, est éclatant de vie. Rayonnant de lumière, il déploie des rayons vifs et dorés qui polarisent le manteau de Marie et lui communique ce même éclat. Grâce à l'obéissance de Marie, le verbe du Père est devenu chair vivante. Marie est représentée comme une femme vertueuse auréolée de la virginité et porte la gloire de la maternité divine. Cette mise en valeur de la Vierge Marie et de son enfant, très en vogue au Moyen Âge, apparaît également dans un Livre d'Heures à l'usage de Troyes[vi] réalisé vers 1415 et conservé à la Bibliothèque municipale d'Amiens.

La Nativité, Livre d’Heures à l’usage de Troyes, vers 1415-1420.

Bibliothèque municipale d’Amiens, ms. Lescalopier 17, f. 109v.


Le nouveau-né, inondé de lumière, est célébré comme l’enfant Dieu. Assis sur sa couche rouge, il rayonne de faisceaux dorés et regarde sa mère portant un nimbe. Le regard fixé dans les yeux de Marie, il contemple l'obéissance de sa mère à Dieu tandis que Marie embrasse toute l'humanité qui lui est offerte. Du Ciel à la terre, toute la scène de la Nativité vibre de lumière et d'or : la nuit n'existe plus. Dans le Ciel, au-dessus du toit de la crèche, Dieu le Père observe la sainte famille et projette des flammes dorées vers Jésus. Dans la verticalité du faisceau central, la colombe du Saint-Esprit apparaît pour montrer la parfaite unité de la Trinité.


Dans le Bréviaire de Charles de Neufchâtel[vii], conservé à la Bibliothèque municipale de Besançon, une miniature peinte montre l'Agonie du Christ au Jardin des Oliviers.

L’agonie du Christ, Bréviaire de Charles de Neufchâtel, XVe siècle.

Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 69, f. 28.


Dans un paysage obscurcit par la nuit, Jésus prie agenouillé. Près de lui, ses trois disciples Pierre, Jean et Jacques de Zébédée, se sont endormis. Jésus demande d'écarter la coupe dorée qui se présente à lui au loin sur la colline. Il sait qu'il va être arrêté par les soldats romains, et veut accomplir la volonté de son Père. Dans cette atmosphère sombre, propice à la méditation, la lumière du Ciel est représentée par un nuage bleu sombre teinté d’or d'où émerge un ange brillant. Elle rayonne sur la coupe puis illumine la colline et les oliviers. Par la voie de la prière, Jésus fait resplendir cette lumière céleste tout autour de lui. Irradiante et perçante, elle plonge la scène dans une dimension surnaturelle. Dans un Livre d'Heures à l'usage de Rome[viii], également conservé à la Bibliothèque municipale de Besançon, la scène suivante des évangiles est représentée.

L’agonie du Christ, Livre d’Heures à l’usage de Rome, XVe siècle.

Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 148, f. 97.


La vision céleste a disparu. Jésus, debout, est auprès de ses trois disciples allongés qui viennent de se réveiller. Au loin, les centurions armés arrivent pour le capturer. Les couleurs sont sombres, le paysage est plongé dans une semi-obscurité. Dans le Ciel bleu foncé, les étoiles scintillent. De l’or est employé pour entourer les différents personnages. Au centre, l'auréole de Jésus éclate en faisceaux brillants. Elle est irradiante de lumière. Elle souligne la majesté de Jésus et, par sa forme crucifère, annonce déjà le Christ comme le Sauveur de l'humanité.


Ces lumières divines, qui échappent à la réalité terrestre, sont éblouissantes d'éclat. Mystérieuses, elles surpassent les éclairages naturels car elles ont pour fonction de révéler le sacré. Peintes en or, elles sont étincelantes de gloire dans l'obscurité de la nuit. Elles enseignent que la lumière divine, la plus pure et la plus puissante, est victorieuse sur les ténèbres[ix]. Pour celui qui la contemple, elle est une source d'émerveillement conduisant à la méditation et à la prière.

Notes

[i] L'éclairage nocturne demeurait un problème quotidien.

[ii] Verdon, Jean. La nuit au Moyen Âge. Paris : Perrin, 1994, p. 93-103.

[iii] Les Heures dites de Yolande d'Aragon. XVe siècle. Bibliothèque municipale d'Aix-en-Povence, ms. 22, f. 103.

[iv] Livre d'Heures. XVe siècle. Bibliothèque municipale d'Aix-en-Provence, ms. 1801, f. 27.

[v] Le cierge représente le Père, la mèche le Fils et la flamme le Saint-Esprit. Consulter : (de) Gourcy, Sophie. Apprendre à voir : la Nativité. Paris : Desclée de Brouwer, 2016.

[vi] Livre d'Heures à l'usage de Troyes. Vers 1415-1420. Bibliothèque municipale d'Amiens, ms. Lescalopier 17, f. 109v.

[vii] Bréviaire de Charles de Neufchâtel, XVe siècle. Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 69, f. 28.

[viii] Livre d'Heures à l'usage de Rome, XVe siècle. Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 148, f. 97.

[ix] Pernoud, Régine. La lumière du Moyen Âge. Paris : Grasset, 1944.

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