• Emilie Etienne Chamonard

La flamme de Psyché à la lumière de Bachelard

Dans son essai publié en 1961, Gaston Bachelard développe une poétique de la flamme qu'il personnifie et décrit comme un des plus grands opérateurs d’images[1]. Psyché, figure mythologique revivifiée par l'iconographie Renaissance et baroque ne dira pas le contraire : c'est grâce à la flamme de sa chandelle, « précaire et vaillante »[2] qu'elle découvre l'érotisme et satisfait une pulsion scopique trop longtemps retenue. Comme les Madeleine pénitentes de Georges de la Tour, Psyché est rêveuse au petit feu, un feu domestique et intime. Une bougie finissant de se consumer dans les mains, elle est une allégorie fréquente des vanités : Vanitas vanitatum, et omnia vanitas, et en empruntant des portes dérobées, elle rejoint l'onirisme de Bachelard, comme Ophélie rejoint sa poétique de l'eau dormante des lacs.


L'histoire de Psyché mêle comme à l’accoutumée interdit et désir : amoureuse d'un homme qui ne la rejoint que la nuit, il lui est interdit de chercher à le voir. C'est un éternel invisible. Psyché doit accepter cet aveuglement causé par l’obscurité, sans succomber à l'envie et la curiosité que suscite la lumière. Le petit jeu confine vite à la torture. Une nuit, Psyché prend sa lampe et découvre enfin le corps et le visage d’Éros endormi. Elle croit tenir une chandelle, mais elle tient en réalité une arme et un sablier qui coule vers le haut[3] et qui, par quelques touches de carmin, lui brûle le bout des doigts.


Rubens, Psyché découvrant Éros endormi (1636-1637)

23 cm x 25 cm, huile sur bois

Musée Bonnat, Bayonne, France

On perçoit assez vite à travers le feu de Psyché l’expression de la flamme ardente du désir, immédiatement suivie de regret et de mélancolie[4]. Le feu intime mêle faute et plaisir, jouissance et culpabilité. On sait grâce au ravissant texte d'Apulée[5] qu'elle découvre le plus beau des amants : un visage angélique, un corps d'homme lascif. Dès lors qu'il voit la lampe, Éros s'envole, brûlé sur le flanc par la cire et la trahison. Le chemin sera long et tortueux avant que les amants ne se retrouvent : Psyché doit accomplir un périple herculéen et faire pénitence de cette mise en lumière.


Désir et feu sont des métaphores réciproques : tous deux se consument et nul n'en connaît l'exacte durée. La lueur de la lampe est aussi investie d’une valeur picturale et plastique, jouant le « rôle d'emblème du processus d’auto-réflexivité du médium peinture »[6]. Comme le peintre, Psyché rêve d’une lampe qui donne une vie lumineuse à une matière obscure, une lumière qui révèle et donne corps à la page blanche.


Sortir de la nuit et accéder à la réalité scopique des corps plus qu'à un imaginaire éthéré : telle est la démarche de Rubens, à travers sa petite esquisse Psyché découvrant Éros endormi (1636-1637). C'est une œuvre tardive qui, comme toutes ses esquisses, travaille la matière, la matérialité des incarnats, la morbidesse et la texture des étoffes qui ne cessent de s'enrouler. L’œuvre cherche à fixer le point d'orgue de l'histoire de Psyché, le « juste avant ». Juste avant que tout ne bascule sous l'effet de la mise en lumière et de la brûlure : le feu de Psyché montre ce que les grecs appelaient kairos, le « moment opportun »[7], finalement assez proche de l'« instant décisif » de Cartier-Bresson. Troisième personnage de l'image dont la composition lumineuse inscrit un triangle adouci par des formes sinueuses, la chandelle tient en suspens le récit :la lueur de la flamme allume le corps d’Éros, elle allume aussi la picturalité de l’œuvre. Elle donne à voir à Psyché autant qu'au spectateur de l’œuvre[8]. Cette Psyché prend les traits de la toute jeune épouse de Rubens dont il apparaît clairement dans sa correspondance qu'il est très amoureux ; c'est dire si le mythe et la réalité se rejoignent. Les tracés, quant à eux, rapidement exécutés et nullement dissimulés, traduisent une hâte, un besoin de peindre vite pour saisir la puissance du récit qui s'enfuit aussitôt. La palette à tonalités chaudes (bruns, ocres, carmins, vermillons) ajoute de l'érotisme à la scène. La flamme, que l’on croit chétive, faite de quelques touches, luttant pour maintenir vivant son feu, parle en réalité de puissance : elle redit l’incrédulité de Psyché et son évanouissement devant l’Amour endormi. Songe amoureux et lueur se ressemblent, se nourrissant l’un de l’autre. En se consumant, tous deux luttent contre les ténèbres, susceptibles de s’éteindre à tout moment. Baudelaire rejoue le drame de Psyché et son petit feu intime sur un mode masculin dans son Hymne à la beauté et semble reprendre le caractère universel du mythe, mêlant l'érotisme à la mort :


L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,

Crépite, flambe et dit :Bénissons ce flambeau !

L’amoureux pantelant incliné sur sa belle

À l’air d’un moribond caressant son tombeau.[9]

Notes

[1] Bachelard, Gaston. La flamme d’une chandelle. Paris : Presses Universitaires de France, 1961, p. 1.

[2] Op. cit., p. 25.

[3] Dans la poétique de Gaston Bachelard, la flamme consume le temps sur un mode « vertical », en évoquant la légèreté et l’envolée de celui-ci alors que le sablier évoque un temps alourdi, qui ne s’envole plus, qui s’écoule et tombe.

[4] « Cette lumière, un souffle l’anéantit ; une étincelle la rallume. La flamme est naissance facile et mort facile. Vie et mort peuvent être ici juxtaposées. » Op. cit., p. 25.

[5] Apulée. Les métamorphoses. Livre V. Paris : Les belles lettres, 1985, p. 60-61.

[6] Phay-Valakis, Soko. Le miroir dans l'art. Paris : L'Harmattan, 2001, p. 13.

[7] Buci-Glucksmann, Christine. Esthétique de l'éphémère. Paris : Galilée, 2003, p. 28.

[8] « La lumière qui éclaire les choses et les chimères du peintre. » Buydens, Mireille. L'image dans le miroir. Bruxelles : La lettre volée, 1998, p. 195.

[9] Baudelaire, Charles. Les fleurs du mal. « Hymne à la beauté », dans Œuvres complètes. Paris : Seuil, 1965, p. 54.

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

Subscribe for Updates