Digressions pyromanes autour de Delacroix et Baudelaire

February 27, 2020

Eugène Delacroix, La mort de Sardanapale, 1828.

392 cm x 496 cm, huile sur toile

Musée du Louvre, Paris

 

Gigantesque et magistrale est la violence du combat qui oppose les sujets virils aux femmes nues dans le tableau d’Eugène Delacroix intitulé La mort de Sardanapale (1828). Le thème, issu d’une légende babylonienne, montre un roi vautré sur son lit, assistant face à nous et sans état d’âme au massacre de ses maîtresses et à la destruction de tous ses biens. Dans la sombre chaleur d’une chambre ouverte, chevaux, femmes et objets de plaisirs deviennent les martyrs d’un désir fou né dans l’imaginaire du souverain assyrien qui, assiégé et se sachant perdu, préfère tuer ses amours et disparaître dans un incendie volontaire qui va tout emporter.

 

            Reprenant la modalité des amours du marquis de Sade, qui décèle dans le meurtre le sommet de l’excitation érotique, la toile rapproche l’acte d’amour à celui du sacrifice. Le feu va permettre à Sardanapale d’exécuter son plan. La dépouille d’une femme repose en partie sur le lit, alors qu’une autre se fait égorger sous nos yeux, au premier plan : une mise à mort mise en lumière, comme dans un théâtre tragique qui joue sur l’effet de contraste et de violence abrupte. La victime est belle : son incarnat lacté, splendide, le corps pris de mollesse mais contorsionné, n’offre plus de réelle résistance et s’oppose en tous points à la cruauté de son agresseur. L’ultime violence demeure ici : en cet instant où, dans la seconde qui suit, la gorge sera tranchée. Avec Sardanapale et son calme olympien, la cruauté revêt un caractère rarement égalé, un sadisme délirant que la fumée grise du feu peine à cacher.

 

            Le couple homme-cheval, dans l’angle gauche du tableau, répète le scenario du rapt. Paré d’accessoires et de riches bijoux aux allures orientales, l’animal est féminisé. À l’image des maîtresses de Sardanapale, celui-ci est martyrisé : coupé, ciselé par le cadre du tableau d’une part, le cheval adopte une posture tendue de défense et ses yeux hagards ne trompent pas. Dans l’angle opposé du tableau, l'épaisse fumée cache à peine le palais du sultan que l’on aperçoit au loin.

 

            C’est l'arrivée du feu qui va dans quelques instants ravager la scène, l’absorber et en brouiller sa lecture. Mais pour l’heure, loin de cet effacement de l’image, c’est la tonalité rouge qui anime notre œil. Le chaud coloris s’étale de part et d’autre dans l’espace pictural, lui conférant une atmosphère érotico-ténébreuse[1]. Quel est donc l’ultime tabou que défie Sardanapale, si ce n’est celui de mêler l’amour à la mort dans un puissant chaos que Delacroix résout en partie par la touche et la couleur ? Le mal (1870) d’Arthur Rimbaud, dont on connaît les variations poétiques autour de la couleur, notamment dans Voyelles (1883), est à l’image du tableau de Delacroix, noyé de carmin, de lutte et de violence[2].

 

            Élément plastique, probablement destiné à rassembler les pièces de ce fouillis néo-baroque, le rouge incandescent ponctue l’ensemble du tableau : sur une étoffe posée çà et là, s’enroulant autour du turban d’un esclave, sur l’ornement d’un meuble…mais ce rouge, si puissant, c’est du sang : il se concentre en particulier sur une des deux diagonales du tableau, précisément celle qui accueille en son sein les faits les plus importants du récit. Dans l’angle supérieur droit, quelques objets et bijoux sont posés sur l’étoffe. C’est juste au-dessus, mais toujours au premier plan et sous une lumière intense, que va avoir lieu l’égorgement de la maîtresse. Suivant la dynamique de la diagonale, le funèbre tissu continue sa trajectoire et termine sa course sur le lit du sultan. Le coloris est identique mais chaque tache de rouge s’enrichit d’ombres et de lumières. Aux enjeux plastiques s’ajoute donc une fonction symbolique. La puissance visuelle d’un tel rouge, sa chaleur, sa violente beauté sont sans doute à mettre en relation avec l’évocation du sang qui caractérise d’après Charles Baudelaire l’univers poétique de Delacroix :

 

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

Ombragé par un bois de sapins toujours vert,

Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

Passent, comme un soupir étouffé de Weber.[3]

 

Sardanapale semble insensible à la sinistre tragédie : il est couché sur son lit qui autrefois accueillait des amours voluptueuses et qui désormais revêt une autre tonalité. Dans un nuage de fumée d'un gris profond qui commence à envahir le paysage, il ne rate pas une miette de la scène. Loin de fermer les yeux ou de détourner le regard, il jouit du spectacle, comme un pyromane à l’œuvre dans L'héautontimorouménos (1857) de Baudelaire :

 

Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue!

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau ![4]

 

 

 

 

Notes

 

[1] « L’éclairage de l’obscénité comme celui du crime est lugubre. » Georges Bataille. Les larmes d’Éros, Œuvres complètes, Tome X., Paris : Gallimard, 1987, p. 607.

 

[2]              Tandis que les crachats rouges de la mitraille

                Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

                Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

                Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

                Tandis qu’une folie épouvantable, broie

                Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;

                - Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,

                Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !

Arthur Rimbaud. Le Mal. dans Arthur Rimbaud, ses plus beaux poèmes. Paris : J.C Lattès, 1991, p. 38.

 

[3] Baudelaire, Charles. Les phares in Œuvres complètes. Paris : Seuil, 1965, p. 48.

 

[4] Baudelaire, Charles. L'héautontimorouménos, extrait, avant-dernière strophe, Les Fleurs du mal, Spleen et idéal, op. cit., p. 91.

Please reload

Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon