Le motif de l’incendie dans Colline (1929) de Jean Giono

January 23, 2020

Jean Giono est connu pour son attachement passionné à la nature, qu’il célèbre à travers ses écrits en la présentant d’une manière séduisante et en mettant en lumière sa splendeur. Mais la nature est aussi cruelle, comme en témoigne Gaston Bachelard, grand pionnier des recherches sur l’imaginaire du feu, pour qui cet élément naturel revêt un caractère ambivalent lié à sa puissance de destruction et à sa force créatrice (23). Ainsi, dans Colline, Giono décrit un village isolé, une microsociété bordée de collines, de végétations et nantie de bastides blanches, où vivent une douzaine de gens confrontés à un incendie singulier.


L’incendie qui survient dans ce récit est annoncé par la fumée. Elle émerge de façon inattendue sous la forme d’une brume rousse, qui influence la perception du narrateur : en regardant au travers du nuage, il a l’impression que son environnement se désintègre. La végétation perd son éclat : le chêne devient roux sous l’effet du soleil devenu « roux comme un abricot » (95). La fumée désoriente aussi par son expansion et sa densité. Elle se répand de manière inquiétante dans les collines et le village, enveloppe les personnages et provoque des sensations d’égarements, comme en témoigne l’expérience du narrateur : « Au milieu de la fumée, je ne savais plus où j’étais » et « on ne sait pas où l’on va, ça prend partout » (103). Par conséquent, le lecteur est dans l’embarras face à l’intrigue. Le récit entretient l’ambigüité au sujet de l’incendie dont la cause est imprécise. Certains villageois soutiennent que cet incendie est provoqué par l’embrasement de feuilles de pommes de terre, tandis que d’autres y perçoivent le déchaînement mystérieux d’une force sacrée et irritée.


La fumée menace l’air qui est vital aux êtres vivants. Menacés de suffocation et d’étouffement, les personnages cherchent péniblement des bouffées d’oxygène. L’un des villageois, Maurras, se hâte « d’avaler une grande gueulé d’air » (95), quand il en a l’occasion. De même, les oiseaux tentent d’éviter l’asphyxie en volant plus haut vers « l’aigre hauteur de l’air » (107). Leur but est de se placer au-dessus du « torrent de fumée » qui « écrase le ciel, oscille un moment dans le vent, puis, gonflant ses muscles boueux, résiste, s’étale, et dans sa chair, grésille l’agonie des oiseaux » (107). L’air mêlé à la fumée provoque des impressions de déshumanisation par sa grisaille et sa viscosité. En observant l’un des villageois appelé Jaume, luttant dans l’atmosphère enfumée, le narrateur a l’impression que Jaume se métamorphose. Sous l’effet de l’air visqueux et gris, il paraît monstrueux : ce personnage acquiert soudain une centaine de bras et est assimilé à un lézard surréaliste par le narrateur. À vrai dire, la montée et l’expansion de la fumée signalent une menace d’anéantissement. Dans cette optique, Giono cristallise la violence du feu, car cet élément naturel détruit presque tout sur son passage. Les mondes animal, végétal et humain en sont les principales cibles. La végétation est la première victime de l’incendie : les arbres et les herbes sèches révèlent l’acharnement des flammes qui font crépiter le feuillage des chênes. L’exemple le plus saisissant est celui d’un arbre de pins entouré d’herbes sèches. Le narrateur observe la lutte entre les buissons et les flammes sur les collines : « Les buissons se sont défendus un moment en jurant, puis la flamme s’est dressée sur eux, et elle les a écrasés sous ses pieds bleus » (104). Le feu paraît comme une force autonome et anthropomorphe. La flamme manifeste des expressions corporelles et émotionnelles. Elle met en évidence la danse, la joie et la ruse. Ainsi les occurrences qui lui sont attribuées telles « robuste et joyeuse » (98), « danseuse », « criant de joie », « ses pieds », « bondissait », « à petits pas », « muscles roux », « grande haleine » (104-105), suggèrent un être animé, aux allures fulgurantes et redoutables.


Les animaux sont aussi menacés par l’incendie. Symbole d’« agitation de l’invisible » et de « fureur du vide » (Richard 43), le vent est l’allié du feu : son souffle accélère la propagation des flammes qui bouleversent le monde animal. Le narrateur aperçoit une meute d’oiseaux qui volent difficilement. À cause du « souffle terrible du brasier » qui « emporte des ailes entières, arrachées, encore saignantes », ces oiseaux « tournent comme des feuilles mortes » (107). Quelquefois, un oiseau désorienté par la peur d’être brûlé finit par tomber dans la « masse sombre qui coule comme un fleuve à la place du ciel » (104). Au contraire, certains manifestent de la résistance. Une meute de « sauterelles claque », les « hordes de guêpes grondent » et une mante dresse « son grand rostre en dent de scie » (108) contre la flamme incendiaire. Dans tous les cas, le feu constitue une menace en perpétuel mouvement. Le village et ses habitants n’y échappent pas. Le feu monte, s’étend et « brûle tout » (96). Dans cette ambiance anxiogène, le narrateur perçoit le « grand fleuve du feu » (110) qui « bondit comme une eau en colère » (106) sur les maisons. Elles deviennent ainsi méconnaissables, comme en témoigne leur apparence sombre et sinistre. Quant aux habitants, ils se défendent face au feu certes, mais en portent les séquelles. Certains villageois affrontent les flammes. C’est le cas de Maurras qui essaie de menacer le feu par des injures et en frappant les flammes avec ses jambes. Le lecteur assiste à une scène de lutte : les flammes et Maurras « se bousculent, reculent, se ruent, se déchirent, jurent » (105) comme s’il s’agissait d’un conflit interhumain. Contrairement à Maurras, d’autres villageois voient leurs vêtements et portraits physiques déconstruits par l’incendie. Ainsi, une manche de la chemise de Jaume est calcinée et sa moustache est « toute brûlée » (102). De même, il y a des villageois dont le pantalon se caractérise par une « bordure braisillante » et qui « n’ont plus de cils » (106). C’est dire que l’existence et la vie sont précaires.

 

Le feu prend des proportions démesurées dans l’imaginaire de Giono qui l’assimile à un monstre impitoyable : Le jaillissement et l’embrasement flamboyants sont évoqués par le bond d’un animal souple, ayant une « tête rouge », un « ventre de flammes » (98) et une queue. C’est comme s’il s’agissait d’un dragon soufflant le feu. La monstruosité augmente grâce au champ lexical de la dévoration. Le feu, animalisé par la métaphore, donne un « coup de griffe » pêle-mêle aux arbres, « éventre un chêne », « dévore d’un seul claquement de gueule vingt chênes blancs et trois pompons de pins » avec son « mufle dégoûtant de sang » (98-99). Le romancier soumet ainsi le feu à une rhétorique dynamique, traduite par la personnification et la métaphore afin de suggérer un rapport malaisé de l’homme à la nature. Mais en dépit de sa puissance de destruction, le feu est maintenant sublimé. Durant la destruction incendiaire, le narrateur est fasciné par l’éclat des étincelles qu’il aperçoit au point d’en être émerveillé. Un villageois fait aussi cette expérience. Il s’agit de Gagou, qui contemple la flamme sans crainte. Les braises qu’elle couvre sont assimilées à une dizaine de candélabres d’or en raison de leur scintillement. À force d’observer l’instabilité des flammes, Gagou a l’impression qu’elles « se tordent, se lovent, se déroutent » (107) merveilleusement. Cette admiration est l’expression d’une amitié qui se tisse entre l’être et la nature, comme en témoigne Janet, le personnage principal. Le récit le décrit comme un homme uni à la nature à travers des expressions imagées telles « Janet est de bois mort » (84) ou encore « Janet halète : une petite haleine d’oiseau » (114).


Giono apparaît finalement comme un spécialiste de la nature grâce au motif de l’incendie. Le romancier a su rendre perceptible une contradiction vécue : le feu est à la fois angoisse et fascination. L’incendie constitue une force de la nature qui invite l’être humain à respecter son environnement, car son existence en dépend.

 

 

Bibliographie


Bachelard, Gaston. La psychanalyse du feu. Paris : Gallimard,[1938] 2012.


Richard, Jean-Pierre. Terrains de lectures. Paris : Gallimard,1996.


Giono, Jean. Colline. Paris : Grasset, 1929.
 

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