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Bill Viola : l'onde et le brasier dans The Crossing

January 17, 2020

Les travaux de Bill Viola sont parfois exposés dans des lieux de culte tant leurs images, toujours symboliques, font écho au répertoire du sacré. Les références bibliques parcourent son œuvre, jouant avec les codes iconographiques classiques. La puissance des quatre éléments (eau, air, terre, feu) est aussi un leitmotiv : dans The Crossing (1996), l'eau et le feu y sont consacrés.

 

Il n'y a pas dans son travail de lecture littérale et unique, mais plutôt un agrégat d' imaginaires qui se diffuse et qui laisse, selon les sensibilités de chacun, une empreinte à la fois onirique et cauchemardesque. De même, pas un seul modus operandi, mais plusieurs dispositifs et médiums mis en œuvre, avec une prédilection pour l'image filmée. Précurseur de la vidéo sur la scène artistique américaine de la fin des années 1970, ses œuvres se regardent pourtant presque comme des peintures, avec le degré de classicisme que cela suggère. Comme des tableaux, les images nous racontent une histoire dont on attrape à la volée quelque chose qui nous marque. Comme des toiles académiques, les panneaux nous font face et s'imposent par leur format, leur verticalité, leur luminosité, leur composition et l'impression du « pris sur le vif » que l'image mobile apporte. Pourtant, une certaine irréalité nous étreint : les mouvements au ralenti nous appellent à nous poser calmement, à l'écart de tout autre chose, à observer le temps passer avec un autre regard.

 

Bill Viola, The Crossing (1996)

Photographie de l'installation vidéo en continu

270 cm x 400 cm par panneau, environ 11 minutes

 

L'installation vidéo et sonore The Crossing se présente comme un diptyque classique où l'une des images ne s'envisage pas sans l'autre et inversement, un peu comme un miroir et son reflet. Selon le lieu d'exposition, les écrans sont alignés et séparés par un mince interstice ou peuvent se faire face. Quand cette scénographie est rendue impossible par la petitesse de la salle, les écrans sont dans deux pièces distinctes : on navigue alors de l'une à l'autre. Le cadrage et le format (plus de 4 mètres de haut) sont en revanche identiques. Les deux panneaux, plus grands que l’observateur, nous montrent un homme qui marche face à nous, sur un fond très sombre, comme pour venir à notre rencontre. L'environnement de l'installation nous plonge aussi dans le noir : pas d'éclairage de la pièce. L'homme marche quelques secondes (en ligne droite, sur une vingtaine de mètres), puis s'immobilise. Son expression est neutre. L'eau et le feu entrent alors en scène. Petit à petit. Lentement. La vidéo, cyclique, dure environ onze minutes et reprend du début après une courte pause de quelques secondes.

 

Sur la droite (selon les configurations du lieu d'exposition), une petite pluie se transforme en un déluge d'eau qui submerge l'homme venu à nous. L'eau est éclairée, d'un gris-bleuté. À gauche, la scène tourne à l'incendie qui se propage lui aussi doucement et qui finit par embraser le corps. Tout est au ralenti. L'eau tombe, le feu monte et pas à pas, tout va crescendo : les éléments gagnent en puissance. L'onde bleutée et éclairée d'un côté, la combustion de l'autre ont la même forme : un amas de couleur et de lumière gagne le personnage. Celui-ci ne montre aucune résistance. Pas de cri, pas de fuite mais une sorte d’acceptation tranquille. Il ne semble pas souffrir non plus. C'est étrange. On a même l'impression qu'il écarte un peu les bras pour faciliter le travail du feu. Pas de sadisme ou de suicide dans les parages : les éléments emportent mais ne tuent pas. L'eau et le feu finissent par montrer une accalmie, l'onde et la combustion se tarissent. L'homme a disparu et laisse un écran noir. Fin de la scène : on peut quitter la pièce. Que reste-t-il de ces images si ce n'est une impression déconcertante de présence, éclatante, puis de vide ?

 

L'eau et le feu reviennent souvent chez Viola avec des images assez contradictoires, étonnantes, voire déroutantes pour le spectateur qui se trouve face à la force tranquille et ravageuse des éléments. Enfant, Viola a failli se noyer et dit se souvenir d'une lumière douce et diffuse alors qu'il coulait. Une eau à la fois mortifère et maternelle qui engendre une expérience hors du temps. Cet ancien souvenir est une sorte d'appel esthétique qui le hante et qui lui fournit un imaginaire vraiment personnel. L'eau qui submerge est par ailleurs, dans une construction plus intellectuelle et culturelle, la source de vie : elle évoque l'immersion du baptême. Le rite baptismal est pour le moins assez ambivalent : il s'agit de plonger dans la mort, de se laisser engloutir pour en ressortir vivant. Le feu, pas seulement d'un point de vue occidental, est lui-même polysémique et disparate : les cendres évoquent la mort, la purification, la dernière demeure mais aussi le phénix qui en renaît. Le feu et l'eau deviennent alors des métaphores réciproques, entre vie et mort, création et destruction. Dans ce contexte, pas étonnant que le dispositif de l’œuvre les mette en regard.

 

Dans l'esthétique de Viola, l'eau et le feu demeurent bien indémêlables : ils traversent le corps et l'esprit, nourrissent un imaginaire trouble mais donnent vie à la matière. Une vision à la fois éthérée et pourtant bien physique dans laquelle on expérimente notre propre immersion dans une dualité assez forte (eau qui tombe/feu qui monte ; eau bleue/feu orangé ; tonalité froide/tonalité chaude) qui aboutit finalement à la même chose : une disparition du corps mais pas de l'âme. Plus que la peinture et l'image fixe, le médium vidéo est sans doute pour Viola le plus apte à cette contemplation mystique des éléments : la projection à grande échelle, le ralenti de l'image et du son nous donnent à penser un aperçu de notre existence.

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