La poésie du feu d’Aimé Césaire : une vision péléenne de la nature

January 7, 2020

Lorsqu’il est invité à en parler, Aimé Césaire affirme souvent que sa « poésie est péléenne[1] ». Le lecteur de ses textes constate que les paysages et les reliefs n’en finissent pas de trembler et de bouger. Volcanique, la terre antillaise subit la force impétueuse d’éléments qui font émerger des îles et déplacent des montagnes. Le regard porté sur la géographie accidentée du « pays natal » éveille le souvenir traumatisant d’une éruption tragique, celle de la Montagne Pelée : « et nous passerons au col du Désastre[2] » (436), rappelle le poète de Moi, laminaire… (1982). Cet ébranlement gigantesque des paysages s’est inscrit dans l’histoire de l’île à travers les générations qui en développent les récits. Durant les mois qui ont suivi la grande explosion de la Montagne Pelée, Philémon Césaire a écrit un livre où il prévoyait, déjà, l’impact de « l’effroyable destruction » causée par le volcan sur l’esprit du Martiniquais et son imagination[3]. Plus tard, les poèmes d’Aimé Césaire ont su détecter l’évolution de l’histoire d’un « Désastre » dont les secousses impulsent toujours, entre mythe et réalité, l’imaginaire des habitants de l’île. La transfiguration péléenne de ces paysages mythiques révèle l’incandescence d’un être qui se réfléchit dans la nature qui l’inspire.

 

Dès les premières pages de Cahier d’un retour au pays natal (1939), nous distinguons des « fumerolles » (11) qui annoncent de vastes mouvements sismiques. Plus qu’une prévision, c’est, pour le poète, une certitude : « les volcans éclateront » (10). Les « volcans enchaînés » (49) et la fréquence « des laves et des feux de brousse » (30) provoquent une « exaltation féroce de forêts et de montagnes déracinées » (28). Dans Moi, laminaire…, « le gueuloir non éteint des volcans » (455) suggère l’imminence de la propagation de ce grand feu. Pour dire l’impact des éruptions et des coulées de lave sur la nature de ses Antilles natales, le poète développe des images qui dotent les « volcans » d’une âme et d’une vie intense. Il s’agit, dans plusieurs cas, de figures monstrueuses qui réfèrent à cet embrasement du paysage. Le défilement des textes nous montre les « brusques griffes ouvertes du DÉSASTRE[4] », une « gueule des volcans » (411), « le museau d’un volcan » (413) et des « volcans bègues » (414).

 

Certains textes portent cette poésie du « feu » à son paroxysme. Un extrait du recueil Ferrement (1960) nous en offre un exemple fort éloquent. Natif d’une terre constamment (re)modelée par le feu et les séismes, le poète dit son rapport à la culture et aux paysages antillais dans les replis du langage. Le déluge de feu généré les « volcans » crée, à l’instar d’une projection cinématographique, des figures lumineuses et des ombres troubles. Le « feu », dont les formes varient au gré des éruptions et des matières volcaniques qui se déversent sur le paysage, est perçu selon une gamme de tonalités très diverses. Il s’agit, pratiquement, d’un poème du feu, dans la mesure où la référence à cet élément propose au lecteur une échelle d’incandescence(s) et une palette de nuances lumineuses extrêmement variées :

 

sublimes excoriations d’une chair fraternelle et jusqu’aux

feux rebelles de mille villages fouettée

arènes

feu

mât prophétique des carènes

feu

vivier des murènes feu

feu feux de position d’une île bien en peine

feux empreintes effrénées de hagards troupeaux qui dans

les boues s’épellent

morceaux de chair crue

crachats suspendus

éponge dégouttant de fiel

valse de feu des pelouses jonchées des cornets qui tom-

bent de l’élan brisé des grands tabebuias

feux tessons perdus en un désert de peurs et de citernes

os

feux desséchés jamais si desséchés que n’y batte un ver

sonnant sa chair neuve

semences bleues du feu

feu des feux

témoins d’yeux qui pour les folles vengeances s’exhument

et s’agrandissent (« Patience des signes » 329-330)

 

Dans l’architecture de ces vers, le paysage éclaté place le « feu » dans un décor qui en exalte les formes instables (« folles »). Et ce sont le type de « feu » et les proportions des flammes qui donnent aux « signes » de la nature embrasée leur brillance particulière. Le recours permanent au pluriel assure la multiplication des « feux » et la diversité de leurs figures pyrotechniques : le parcours qui nous mène des « feux rebelles » au « feu des feux » a nécessité une extraordinaire variété de tons et de mouvements. La chorégraphie qui préside à cette « valse de feu » dit l’attachement du regard aux compositions multicolores de cette nature volcanique. Les différentes formes et couleurs des « morceaux » et des « tessons » qui jaillissent des volcans laissent des « empreintes » lumineuses et alimentent, continuellement, les sources du poème. La « valse de feu » qui anime cette composition césairienne donne à voir des « empreintes » esthétiques et des « peurs » enfouies aux tréfonds d’une mémoire traumatisée.

 

 

 

Notes

 

[1] Maximin, Daniel. « La poésie, parole essentielle ». Entretien livré par Aimé Césaire, dans Présence Africaine, n° 126, 1983, p. 6-33.

 

[2] Mes références se rapportent à La Poésie, Aimé Césaire (1994), édition établie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier, rééditée chez Seuil en 2006.

 

[3] Césaire, Philémon. La Montagne Pelée et l’effroyable destruction de Saint-Pierre (Martinique) le 8 mai 1902 : le brusque réveil du volcan en 1929. Paris : Impressions Printory et Georges Courville, libraire, 1930.

 

[4] Image relevée dans le poème « Elégie », dans Cadastre, p. 224.

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