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Somin volcan

December 3, 2019

Somin volcan[1]

 

« Voyage au volcan » disait-on aux XVIIe et XVIIIe siècles sur l’île Bourbon[2] ; la première ascension réussie du Piton de la Fournaise, dont le sommet est à 2650 mètres d’altitude, date de 1760.

 

L’expédition est lourde. Mandatée par des créoles blancs de Bourbon, cultivés et relativement riches, elle comprend un guide local et des Noirs, au nombre de 20 ou plus, qui seront les porteurs du pesant matériel de l’époque : instruments d’observation, cordes, linge, nourriture, avec une bonne réserve de café, alors cultivé dans l’île, et de rhum pour lutter contre le froid. Tout est mis dans le « goni », toile de sac qui servait à emporter les denrées sur les bateaux et qui faisait office de sac à dos.

 

Le trajet est réputé dangereux. L’imaginaire des habitants des « bas », le long du littoral et quelques centaines de mètres sur les pentes, peuple le volcan d’esprits malfaisants de défunts, criminels et esclaves « marrons »[3], de sorcières. La terrible madame Desbassyns y subit le chabouk... Propriétaire d’un immense domaine foncier dans l’ouest de l’île, Ombline Desbassyns (1755-1846), chrétienne renommée et femme d’affaires, est devenue dans la mythologie réunionnaise une figure de despote violente et cruelle à l’égard de ses centaines d’esclaves. Désormais un diable l’attend au volcan criant : « Chauffe, madame Desbassyns, chauffe... ». Agriculteurs et chasseurs narrent d’effrayants récits de feux asphyxiants, de brumes aveuglantes, de pluies diluviennes. Le trémor est la voix de monstres... La pente Zézé garde le nom d’un commerçant qui, voulant se rendre au village de la Plaine-des-Palmistes, se perdit dans le brouillard.

 

L’expédition suit d’abord le littoral de Saint-Benoît à Sainte-Rose en traversant à gué la terrible Rivière de l’Est. Puis c’est la longue montée du Brûlé et des Grandes Pentes : ravines profondes, forêts inextricables de palmistes, de pandanus, de fougères arborescentes. Guide et porteurs, nu-pieds, se blessent. On dort tant bien que mal dans des cavernes naturelles.

 

Deux, trois, quatre jours... La température baisse, de 20 à 15 puis 10 degrés dans la journée ; la nuit, le zéro est atteint même en octobre, début de l’été tropical. Le café et le rhum, bus en quantité, ne suffisent pas à réchauffer les hommes. Nombre d’entre eux, guides et porteurs, meurent de froid, comme en témoigne, au bord du sentier créé dans les années 1960, la stèle de Josémont Lauret, mort à la fin du XIXe siècle. Les pluies violentes et la brume blanche qui leur succède, transpiration du sol gorgé d’eau, dissimulent les failles sous les pas et la montagne à la vue.

 

La végétation éricoïde—branles verts, branles blancs, ambaville—marque l’arrivée à la Plaine des Cafres, à 1600 mètres d’altitude. C’est par hasard qu’un Noir, Jacob, trouve un accès, un creux dans le rempart de la caldeira, qui permet à l’expédition de descendre dans l’enclos Fouqué, surnommé alors la « Descente du Diable ». Les savants, maîtrisant l’appréhension d’une éruption toujours possible, passent des heures à dessiner par des croquis à la plume et des pastels (qui, par milliers, premiers témoignages, traverseront les âges) ces reliefs volcaniques : les pitons et les puys basaltiques qui n’ont pas encore de noms, les rouges des scories et des lapilli ferreux, les formes des coulées de lave figée, les longs filaments d’obsidienne surnommés « cheveux de Pélé », du nom de la déesse hawaïenne du feu volcanique.

 

Août 2019 : à la suite de la dernière éruption en juillet, la quatrième de l’année, l’enclos est de nouveau fermé par arrêté préfectoral. Une laide porte en métal ferme l’accès au long escalier de pierre et de bois taillé à même la paroi, plongeant dans l’enclos ; symbole de l’absurdité administrative jointe à la peur atavique de l’humain face à la nature, peur nommée hypocritement « principe de précaution ». Les touristes, garés sur l’énorme parking après avoir suivi la longue piste, construite en 1957, qui traverse la Plaine des Sables, s’efforcent de surmonter la déception, la frustration.

 

Ils font l’aller-retour, appareil-photo et téléphone à la main, le long du sentier tracé dans la forêt en bord de rempart jusqu’au Piton Partage d’où le cratère Dolomieu, entre les nappes de brume, se laisse admirer.

 

Mais les plus hardis, escaladant la porte, se lancent dans l’aventure, tandis que la lave, comme elle le fait depuis des siècles, poursuit vers le sud son parcours brûlant, recouvrant les coulées plus anciennes, engloutissant la végétation pionnière des lichens et des fougères, dans son désir antédiluvien de se jeter au profond de l’océan Indien.

 

 

Notes

 

[1] « Chemin vers le volcan », en créole réunionnais.

[2] Appelée La Réunion depuis 1793.

[3] Du portugais cimarron, « sauvage », ici esclave en fuite dans la montagne.

[4] Consulter l’ouvrage d’Alfred Lacroix, Le volcan actif de l’île de la Réunion et ses produits (1936), publié aux éditions Gauthier-Villars, et la thèse de doctorat de Christian Germanaz, Du pont des navires au bord des cratères, regards croisés sur le piton de la Fournaise (1653-1964), soutenue à Paris I en 2005.

 

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