Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

Puissance d’une renaissance flamboyante

November 15, 2019

Du soleil à la flamme, qu’elle soit d’une bougie ou de l’enfer, le feu est ambivalent, caractérisant à la fois des forces créatrices, mais aussi destructrices. Il y a le feu dévastateur et effrayant, et la flamme de l’intelligence, de la sublimation et du spirituel. Au-delà de la symbolique, le feu d’abord stylisé et symbole de forces positives ou négatives devient au fur et à mesure un prétexte à la peinture. Plastique et changeant, à l’image de l’eau, de l’air et de la terre, il est un élément plastique pictural à part entière.

 

Chez l’artiste Yves Klein, l’élément du feu apparaît palpable en tant que médium, destructeur et révélateur ; le feu fonctionne dans l’œuvre comme l’élément plastique[i]. Klein se dit « élémenté » par le feu, se voulant poète de l’espace et maître du feu[ii]. Chez l’artiste, le feu se fait peinture, en devenant la source génératrice de traces sur la toile, où le pinceau est remplacé par un bec brûleur, qui dessine comme des empreintes en creux. Pour Klein, « le feu est l’avenir sans oublier le passé. Il est la mémoire de la nature [...]. D’autre part, on ne peut discuter du point de vue de la perfection esthétique la qualité du feu. Le feu est beau en soi, n’importe comment »[iii]. Ses « combustions » intitulées Mur et sculpture de feu (1961), M 41 (1957), Tableau de feu d’une minute (1957), ou Feu de l’enfer (1961), représentent « la synthèse des couleurs fondamentales [qui] trouve son expression majeure dans l’incandescence de la flamme. Ce que l’[artiste] cherche à fixer à travers la trace du feu, c’est la “présence de l’absence”, la marque de la vie qui est énergie diffuse »[iv]. Car nombreuses sont les activités kleiniennes qui visent à un passage de la matière à l’immatériel.

 

Photogrammes du film montrant Yves Klein réalisant ses peintures de feu, au Centre d’Essais de Gaz de France à Saint-Denis, en France, en 1961.

 

À la manière de Gaston Bachelard, Klein est attiré par l’aspect dialectique du feu, symbole du bien comme du mal, de destruction comme de régénération, et de vie comme de mort. Klein fait une application plastique des théories esthétiques développées par Bachelard, notamment à la suite de l’exécution du Tableau de feu d’une minute, où il reprend un extrait de La psychanalyse du feu (1938) :

 

Tout de suite, j’ai pu constater les immenses possibilités de cet élément ultra-vivant. Le feu est ainsi un phénomène privilégié qui peut tout expliquer. Si tout ce qui change lentement s’explique par la vie, tout ce qui change vite s’explique par le feu. Le feu est l’ultra-vivant. Le feu est intime et il est universel. Il vit dans notre cœur. Il vit dans le ciel[v].

 

En cela, Klein rapproche à l’identité du feu et de la vie celle que les alchimistes ont été les premiers à affirmer, puis qui fut reformulée sous différentes images par Bachelard à travers le complexe d’Empédocle et la figure du Phénix, oiseau de feu. Le feu marque ici un désir de renouvellement, un modèle de devenir, car « le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà […], amplifiant le destin humain. Pour Klein, la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement »[vi]. Ambivalent, symbolisant à la fois le bien et le mal, le feu est par nature destructeur, mais il relève aussi de la vie, d’un désir de régénération ; comme Klein qui, en utilisant le feu, fait lui aussi un retour à la vie.

 

 Klein, Yves. Peinture de feu. F67 et F18, 1961.

 

Les « combustions » illustrent un jaillissement instantané de la vie que le feu a révélée, a renouvelée. L’émergence de la vie est puissante puisqu’elle s’inscrit dans l’instant phénicien, et c’est cette même temporalité qui unit la figure du Phénix et le procédé artistique de Klein. Dans les œuvres de Klein, le feu est comme l’a défini Bachelard, un trait de vie à l’image de la symbolique du Phénix :

 

Nos oiseaux de feu ne sont pas des images de substance du feu, ce sont des images de la rapidité. Les oiseaux de feu sont des traits de feu. Quand ces traits de feu, éclair ou vol, viennent nous surprendre dans notre contemplation, ils apparaissent à nos yeux comme des instants majorés, ils sont des instants d’univers[vii].

 

Les « feux-empreintes » de Klein sont des « démédiatisation » de la vie, qui s’opèrent à travers l’empreinte du corps féminin sur la toile avant d’être ensuite brulée ; comme celle d’une résurgence alchimique, un symbole fondamental de la sexualisation du feu comme exprimée par Bachelard. L’usage du feu érotise à la fois la mystique et la méthode artistique de l’artiste, puisque la sexualité n’est qu’une forme du feu qui le révèle comme principe de vie immédiate[viii]. Et Klein semble être conscient de ce pouvoir et de la dimension sociale et sensuelle du feu, car le feu purifie en sanctifiant, permettant de surmonter l’interdit social de la peur du feu, pour n’en retenir que la chaleur magique et la lumière initiatique. Comme « une voie de la sublimation »[ix], c’est à travers la rêverie devant le feu que le pouvoir de sublimation est mis en lumière :

 

Alors le feu qui nous brûlait, soudain nous éclaire […]. Mais à qui se spiritualise, la purification est d’une étrange douceur et la conscience de la pureté prodigue une étrange lumière […]. Bien qu’elle abandonne une lourde masse de matière et de feu, la purification a plus de possibilités, et non pas moins, que l’impulsion naturelle[x].

 

Et au-delà de la « sublimation », le feu a le pouvoir d’agir sur la conscience, l’esprit, l’intellect : une emprise psychologique du feu dans l’esprit humain en devenant une sublimation dialectique, une intellectualisation. Ainsi, la flamme illustre l’image de cette ascension vers l’esprit, « à la pointe de la flamme, où la couleur fait place à une vibration presque invisible. Alors le feu se dématérialise, se déréalise ; il devient esprit »[xi]. L’immatériel atteint par Klein est rendu possible seulement par l’utilisation du feu comme outil matériel. Ses tableaux sont les représentants, selon lui, des « cendres de son art »[xii], que la puissance sublime et destructrice du feu, a finalement conduit à la voie de l’immatériel.

 

Dans la pratique artistique de Klein, le feu devient l’élément essentiel de la sensibilité picturale immatérielle, qui permet la perception de la réalité immatérielle qu’est la vie. Cette tentative de saisie de la vie se fait essentiellement par la sensibilité de Klein, puisque l’artiste a opéré à un retour à la matière par le feu qui lui permet d’atteindre la puissance sublime et spirituelle—feu/esprit : l’immatériel. La matière s’est spiritualisée au contact du feu, et c’est ainsi que l’artiste unit la matière à l’immatériel et au spirituel, par l’intermédiaire de l’énergie qui circule au sein du feu. Le feu fait le lien entre la matière et l’esprit, en devenant l’outil de la dématérialisation nécessaire à la saisie du réel, celle de la vie.

 

 

Notes

 

[i] Le mode d’exécution des peintures de feu est mis au point au Centre d’essais du Gaz de France qui met alors à la disposition de l’artiste des brûleurs industriels au gaz de coke. Le support de ces peintures est un carton suédois rendu résistant à la chaleur grâce à un mélange d’amiante. En réglant l’ouverture du brûleur, en s’approchant plus ou moins du carton, en l’humectant, Yves Klein varie le degré de combustion. Aux tableaux-feu parsemés de brûlures étoilées, dues à des becs de petites dimensions, succèdent des œuvres plus composées où se superposent de plus larges halos. Souvent, le tableau garde la trace des coulures d’eau. Il s’y mêle parfois des taches bleues ou roses, des feuilles d’or, des anthropométries. En effet, il arrive que l’humidification se fasse par l’application du corps mouillé d’un modèle, dont la marque se révèle en plus sombre au moment de la combustion. Consulter l’ouvrage de Catherine Millet, Yves Klein (1983).

 

[ii] Restany, Pierre. Yves Klein. Le feu au cœur du vide. Paris : La différence, 1990, p. 34.

 

[iii] Klein, Yves. Le dépassement de la problématique de l’art et autres écrits. Paris : École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 2003.

 

[iv] Restany, Pierre. Yves Klein. Paris : Hachette/Chêne, 1982.

 

[v] Cité par Pierre Restany dans Yves Klein. Le feu au cœur du vide, p. 15.

 

[vi] Bachelard, Gaston. La psychanalyse du feu. Paris : Galimard, 1985 [1938], p. 39.

 

[vii] Bachelard, Gaston. Fragments d’une poétique du feu. Paris : Presses Universitaires de France, 1988, p. 65.

 

[viii] Restany, Pierre. Yves Klein. Le feu au cœur du vide, p. 37.

 

[ix] Ibid., p. 119.

 

[x] Bachelard, Gaston. La psychanalyse du feu, p. 172.

 

[xi] Ibid., p. 177.

 

[xii] Extrait de « L’aventure monochrome : l’épopée monochrome » (1960) d’Yves Klein.

Please reload