Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

Le feu sacré : les théophanies de l’Ancien Testament

October 28, 2019

De la destruction de Sodome et Gomorrhe[1] à la révélation du nom divin à Moïse par le biais d’un buisson ardent[2], l’Ancien Testament reflète largement la traditionnelle ambivalence symbolique du feu[3], élément destructeur, source de purification et objet révélant une forme de transcendance. Cependant, lorsqu’il s’agit de décrire les apparitions divines, le corpus présente une plus grande cohérence axiologique dans ses représentations du feu. L’ensemble des théophanies[4] vétéro-testamentaires sont en effet associées à cet élément. Dans ces fêtes de Dieu[5], c’est d’abord par le biais du feu, et non de la parole,[6] que Dieu manifeste sa présence à son peuple et témoigne de sa volonté de poursuivre son Alliance[7]. Élément éminemment positif, le feu devient sacré.

 

Le buisson ardent, le don des tables de la Loi sur le mont Sinaï[8], ou encore la révélation de sa mission prophétique à Ezéchiel[9] présentent tous un feu sacré, non seulement venu de Dieu mais manifestant Dieu. Car la première fonction du feu dans ces théophanies, c’est bel et bien de constituer un signe, de montrer que quelque chose, ou plutôt quelqu’un, arrive et de rendre visible une rencontre avec ce Dieu invisible[10] qu’est celui de l’Ancien Testament. Cette manière de se manifester peut être lue comme une première façon pour Dieu de donner un corps à sa parole. Sa révélation n’a plus dès lors une essence purement spirituelle et abstraite, mais appartient déjà à ce monde qu’elle habite physiquement. Il est d’ailleurs significatif de constater que la réception de la parole divine dans les livres prophétiques soit aussi associée au feu. C’est par lui que l’élu de Dieu se reconnaît comme tel. Ainsi, il faut qu’Élisée voit l’ascension d’Élie vers Dieu dans un char de feu pour qu’il découvre que c’est désormais à lui qu’incombe de transmettre la parole divine et d’ouvrir les eaux. Quand Dieu se manifeste, c’est par le feu qu’il l’annonce. Citons encore Jérémie qui écoute Dieu lui parler de sa parole de feu[11] et Isaïe qui accueille la révélation divine alors que sa bouche est purifiée par un charbon ardent[12]. Le feu dans l’Ancien Testament est donc lié à une dimension physique de la parole divine et constitue par ce biais une discrète prolepse de l’Incarnation néo-testamentaire[13]. Cette venue de la parole de Dieu dans le monde, rendue visible par un embrasement, permet de figurer la proximité de Dieu, proximité qui sera pleinement accomplie dans le Fils, parole du Père, fait chair, au milieu des hommes. En ce sens, le feu sacré n’accompagne pas juste la révélation de Dieu, elle participe de cette révélation en montrant la présence de Dieu parmi son peuple et en soulignant son attachement à la matérialité de l’existence humaine qu’il vient visiter.

 

En tant que révélation, le feu dit non seulement quelque chose de l’identité du Dieu vétéro-testamentaire, mais il dit aussi quelque chose à propos de ce que ce Dieu attend de l’homme. Ce que les théophanies de l’Ancien Testament permettent aussi de mettre en lumière, c’est une certaine conception anthropologique. Lors de l’exode, c’est sous la forme d’une colonne de feu que Dieu offre un compagnonnage à un son peuple[14]. Sans le blesser, Il l’accompagne ainsi à travers le désert. Cet épisode est constitutif de la mémoire du peuple comme en témoigne les rappels réguliers dont il fait l’objet, notamment dans le livre du Deutéronome[15]. Dans le livre des Nombres, Dieu vient visiter son peuple dans la tente du Témoignage sous la forme d’un feu qui ne consume pas la toile[16]. De même, la révélation sur le Sinaï s’accompagne d’un incendie qui ne brûle pas les hommes qui reçoivent alors la parole divine. Les exemples d’un feu qui confère chaleur et confort sans consumer abondent donc dans l’Ancien Testament. La manifestation divine est perçue comme un événement qui octroie un surcroît de vitalité. Loin d’être dangereuse, elle constitue plutôt une source de dynamisme et de force pour qui en est témoin. Ce faisant, les textes présentant des théophanies suggèrent que la vie de l’homme est d’abord destinée à être menée au plus près du divin, place où elle trouve son plein accomplissement.

 

Le feu présent dans les théophanies constitue donc, en soi, une révélation : il permet à la fois de dire qui est Dieu et de rappeler le projet de celui-ci pour cette humanité qu’Il a créée. Annonçant un Dieu proche et aimant, et une humanité accomplie par sa présence auprès de lui, le feu des théophanies est, en termes de représentation, proche des clichés passionnels construits autour de l’élément. Symbole d’un amour hors norme et d’une vie menée côte à côte, il annonce les analogies que développent nombre de textes bibliques[17] sur l’amour divin et l’amour humain, notamment sous la forme du mariage.

 

 

 

Notes

 

[1]  Narrée au chapitre 19 de la Genèse.

[2]  Deux noms sont révélés à Moïse : le premier est traditionnellement traduit par « Je suis » (la forme hébraïque présente toutefois une polysémie dont ne rend pas tout à fait compte cette traduction) et le second par « Il est », cf. le chapitre 3 du livre de l’Exode.

[3]  Pour une mise en perspective, voir notamment l’ouvrage de Bachelard, La psychanalyse du feu (1938).

[4]  Le Trésor de la Langue Française définit le phénomène comme une « manifestation, révélation de Dieu ».

[5]  C’est le sens étymologique du terme théophanie.

[6]  Il est significatif que le peuple au mont Sinaï n’ait accès aux paroles de Dieu que bien après avoir contemplé le feu sur la montagne. De même, le buisson ardent manifeste cette antériorité du feu sur la parole. Moïse contemple d’abord l’ange du Seigneur au milieu de l’arbuste et comprend qu’il est en présence de Dieu avant même que ce dernier ne se mette à parler.

[7]  Le terme dans la Bible désigne la relation que Dieu noue avec l’humanité. Alliance d’amour et de confiance, cette relation est souvent mise à mal par l’insubordination humaine.

[8]  Au chapitre 19 du livre de l’Exode.

[9]  Le livre du prophète s’ouvre sur ces mots : « La trentième année, le quatrième mois, le cinq du mois, je me trouvais à Babylone au milieu des exilés près du fleuve Kebar ; les cieux s’ouvrirent et j’eus des visions divines. Le cinq du mois, la cinquième année de la déportation du roi Jékonias, la parole de Dieu fut adressée à Ézékiel, fils du prêtre Bouzi, dans le pays des Chaldéens, au bord du fleuve Kebar. La main du Seigneur se posa sur lui. J’ai vu : un vent de tempête venant du nord, un gros nuage, un feu jaillissant et, autour, une clarté ; au milieu, comme un scintillement de vermeil du milieu du feu. » (nous soulignons).

[10]  Caractéristique essentielle de Dieu, notamment rappelée à l’initiale de la première lettre de Paul aux Colossiens.

[11]  Au chapitre 23 du livre de Jérémie.

[12]  L’épisode est narré au chapitre 6 du livre d’Isaïe.

[13]  Dans la théologie chrétienne, la parole de Dieu, son verbe, prend chair dans le Christ. L’événement est longuement décrit dans le prologue de l’évangile de Jean.

[14]  Au chapitre 13 du livre de l’Exode.

[15]  Au premier chapitre.

[16]  Au chapitre 9.

[17]  L’exemple paradigmatique étant Le Cantique des cantiques.

Please reload