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Le sublime du feu dévastateur

September 23, 2019

Au premier siècle de notre ère, est composé le traité Du sublime, œuvre grecque traditionnellement attribuée au Pseudo-Longin, qui nous offre la première théorisation de la notion de sublime. Celle-ci connaîtra dans la modernité une grande fortune, depuis sa redécouverte par Boileau, qui confère au traité une importance comparable à la Poétique d’Aristote (IVème siècle avant JC), jusqu’aux débats contemporains sur le postmoderne, en passant par les réflexions esthétiques des Lumières. Le Pseudo-Longin, au travers de citations commentées d’œuvres littéraires, rend sensible ce qu’est le sublime, l’hypsos, cette qualité éminente et souveraine du discours qui seule peut offrir aux poètes et prosateurs une gloire éternelle. Il en décrit l’origine, la mécanique, la réception. Or le feu, dans sa dimension la plus destructrice, est omniprésent dans le traité Du sublime, et ce à double titre : d’une part il métaphorise les effets de l’œuvre sublime sur l’auditoire, d’autre part il constitue en soi un phénomène sublime. Aussi le traité permet-il de préciser, dans son analyse de l’expérience de l’hypsos, la relation de l’homme au feu, faite à la fois de terreur et d’admiration, dont l’ambivalence apparaît comme la caractéristique même du sublime.

 

Le Pseudo-Longin compare constamment l’action du sublime à celle de phénomènes naturels ignés, fulgurants et ravageurs ; il exalte la véhémence enflammée du poète enthousiaste, il représente un Homère en furie et tel Arès brandissant un feu dévastateur (15), un Cicéron déroulant un incendie (21), un Démosthène, comparable à la foudre, à même de tout embraser, qui éblouit de ses éclairs les orateurs de tous les âges (50). Ces images d’un feu à la force irrésistible illustrent l’intensité passionnelle de l’expérience du sublime, où l’âme de l’écrivain de génie s’élève, par les passions, à des hauteurs périlleuses, afin d’animer des visions saisissantes. Elles composent un clair-obscur spectaculaire qui donne à voir l’éclat de l’hypsos, lequel surgit comme un coup de foudre pour disperser tout sur son passage (3). Les métaphores du feu concourent ainsi à définir le sublime comme ce qui qualifie l’expression, surgie d’une inspiration passionnée, apte à provoquer, dans la réception, les émotions les plus violentes : stupeur, ravissement, peur, admiration.

 

Le feu, sous cette forme dévastatrice, est encore sublime en soi. Le Pseudo-Longin présente l’origine de l’hypsos : l’aspiration au sublime, c’est-à-dire à cette élévation de l’âme au moyen de transports puissants, naît de notre passion primordiale (éros) pour les grandeurs de la nature (50). Or, parmi les phénomènes qui suscitent naturellement l’admiration, figurent les feux célestes et les éruptions volcaniques, lesquelles font l’objet d’une description fascinée ; le Pseudo-Longin célèbre les cratères de l’Etna qui répandent des fleuves d’un feu né de la terre (51). Les feux de la terre et des cieux, c’est-à-dire la foudre, les éclairs, le volcanisme, occupent ainsi une place centrale dans le traité, non seulement en tant que métaphores de l’élévation sublime et du transport passionnel, mais encore dans l’identification d’une nature sublime. À l’instar des œuvres de génie, les phénomènes naturels relevant de l’hypsos stupéfient, ravissent et élèvent l’âme de leur contemplateur. Ils inspirent des émotions ambivalentes, caractéristiques de l’expérience du sublime : terreur face à une dangereuse force de dévastation, admiration pour la grandeur et l’exceptionnel.

 

Le traité Du sublime est là en résonance avec le penchant de ses contemporains pour les grands bouleversements cosmiques, dont les descriptions parcourent les œuvres du Ier siècle, en particulier les épopées des poètes flaviens. Par exemple, dans les Punica (80-100 après JC), Silius Italicus offre une représentation saisissante de l’Etna qui témoigne d’une fascination nouvelle pour le volcanisme (XIV, 61-69) : les jeux de lumière de la glace, de la poix et du feu composent une nature dynamique qui répond à celle que célèbre le traité Du sublime.

 

Le feu est encore magnifié sous la forme de la foudre, image emblématique de l’hypsos, qu’il s’agisse de l’orage ou de l’arme du roi des dieux. Ainsi, dans les épopées du Ier siècle, une nature tempétueuse en clair-obscur offre aux fureurs des héros un cadre éminemment spectaculaire, cependant que des guerriers titanesques, tel l’Hannibal de Silius Italicus (XII, 605-626) ou le Capanée de Stace (X, 827-939), affrontent la foudre de Jupiter dans des combats grandioses. Le feu, élément sublime et métaphore du sublime, lieu de visions hyperboliques, participe puissamment du souffle épique de ces œuvres.

 

Les métaphores du feu et les visions d’une nature déchaînée qu’animent foudre, laves et éclairs, accompagnent la réapparition de la notion de sublime dans la modernité, qui intervient au XVIIIème siècle dans les réflexions esthétiques de Burke, Diderot, puis Kant. Aussi retrouvons-nous dans les analyses du sublime de Burke (130) et Diderot (147) l’importance du clair-obscur, que symbolise l’éclair, dans la recherche de l’intensité émotionnelle, cependant que Kant s’intéresse au sublime dynamique d’une nature où menacent orages et volcans (203). Ces réflexions philosophiques sont en résonance avec les œuvres préromantiques, puis romantiques, dans lesquelles les visions sublimes d’un feu ravageur sont à nouveau exaltées, qu’il s’agisse de représenter les passions du héros ou les bouleversements de la nature, à l’instar de l’incendie aux dimensions cosmiques que déclenche la foudre dans Atala (1801) de Chateaubriand, spectacle dépeint comme aussi affreux que magnifique (54), qui inspire ces émotions fortes et ambivalentes propres à l’expérience de l’hypsos. Citons encore l’exemple des peintures de John Martin, telle La Destruction de Pompéi et Herculanum (1822) ou Le Pandémonium (1841), qui convoquent tous les éléments ignés de la nature sublime.

 

Enfin le sublime antique du feu dévastateur, chanté par les épopées du Ier siècle, marque durablement l’esthétique du genre épique et ce jusqu’à nos jours, où l’heroic fantasy le célèbre à son tour afin de livrer des représentations frappantes ; en témoignent les visions spectaculaires des laves de la montagne du Destin, dans Le Seigneur des anneaux (1954-1955) de J. R. R. Tolkien, celles de la nature orageuse des films 300 (2006 ; 2014) ou celles des dévastations par le feu des dragons dans la série Game of Thrones (2011-2019).

 

 

Bibliographie

 

Burke, Edmund. Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau. Paris : Vrin, 1998 [1757].

 

de Chateaubriand, François-René. Atala. Paris : Pocket, 1996 [1801].

 

Diderot, Denis. Œuvres complètes, XI, Salon de 1767. Paris : Garnier, 1876 [1798].

 

Du sublime. Paris : Les Belles Lettres, 2003.

 

Kant, Emmanuel. Critique de la faculté de juger. Paris : Gallimard, 1985 [1790].

 

Silius Italicus. Punica. Paris : Les Belles Lettres, 2003.

 

Stace. Thébaïde. Paris : Les Belles Lettres, 2003.

 

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