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Le nord du Sud et le Sud au Nord ou les lieux-images d’Albert Camus

July 18, 2019

Qu’est-ce que « le nord véritable » ? Stricto sensu, ce n’est pas un lieu mais un point cardinal, une direction dans l’espace. Les scientifiques posent cependant qu’il existe deux Nord, l’un magnétique et errant, l’autre géographique. Ce Nord géographique est encore distingué entre le nord à la lettre n minuscule et majuscule, respectivement pour l’orientation et pour le toponyme. Il existe alors autant de nord qu’il existe de lieux parce qu’il dépend toujours d’où l’on se place. Cette multiplicité des Nord peut nous faire « perdre le Nord ». Pour le retrouver, nous emprunterons le sentier guidé par l’étoile polaire des représentations géographiques et des lieux-images[1] depuis son exact opposé, le Midi.

 

Le « Nord » est souvent représenté comme le lieu privilégié pour la rencontre d’une nature relativement vierge de la présence humaine et, de la sorte, propice aux rêveries des Romantiques, ou plus récemment, à l’appel du dehors et des confins dans lesquels une expérience géopoétique, selon la définition de Kenneth White[2], peut se déployer. Mais le Nord est aussi vecteur de vécus et de représentations topophobes[3]. C’est ce lieu-image qui prime dans l’imaginaire d’Albert Camus. Le Nord camusien ne s’éloigne pas souvent de son Sud méditerranéen et lorsque Camus s’en éloigne, en Europe centrale, aux États-Unis ou au Canada, il le perçoit avec les yeux du Sud. La polarité avec laquelle il perçoit le monde permet alors d’approcher un certain Nord par le contraste de l’altérité.

 

Commençons par le voyage de Camus à Prague en 1936, qui est sa première expérience d’un Nord. Il n’y trouve rien de familier, au point de chercher à calmer son tourment grâce aux éléments naturels : « Dans ce grand dénuement enfin, le moindre arbre isolé devient la plus tendre et la plus fragile des images. » (« La mort dans l’âme » 82) Ce voyage est une épreuve intérieure durant laquelle Camus perd littéralement son Nord : le dépaysement est total. Contrairement au voyage qu’il fera au Canada, c’est la dimension urbaine de Prague qui prévaut. La nature est peu rencontrée et renvoie dans la poétique camusienne à la topophobie. Elle reparaît progressivement, d’abord de manière dépréciative et étouffante, ensuite comme transition vers la clarté et la beauté italiennes lors de l’hypotypose finale de la généreuse nature italienne :

 

Je quittai Prague peu après. […] Je pourrais parler des longues plaines de Silésie, impitoyables et ingrates. Je les ai traversées au petit jour. Un vol pesant d’oiseux passait dans le matin brumeux et gras, au-dessus des terres gluantes. J’aimai aussi la Moravie tendre et grave, ses lointains purs, ses chemins bordés de pruniers aux fruits aigres. Mais je gardais au fond de moi l’étourdissement de ceux qui ont trop regardé dans une crevasse sans fond. J’arrivai à Vienne, en repartis au bout d’une semaine, et j’étais toujours prisonnier de moi-même.

 

Pourtant, dans le train qui me menait de Vienne à Venise, j’attendais quelque chose. J’étais comme un convalescent qu’on a nourri de bouillons et qui pense à ce que sera la première croûte de pain qu’il mangera. Une lumière naissait. Je le sais maintenant : j’étais prêt pour le bonheur […].

 

J’entre en Italie. Terre faite à mon âme, je reconnais un à un les signes de son approche. Ce sont les premières maisons aux tuiles écailleuses, les premières vignes plaquées contre un mur que le sulfatage a bleui. Ce sont les premiers linges tendus dans les cours, le désordre des choses, le débraillé des hommes. Et le premier cyprès […], le premier olivier, le figuier poussiéreux. (« La mort dans l’âme » 88-89).

 

Cette gradation de la topophobie à la topophilie à mesure du rapprochement de l’espace méditerranéen est caractéristique de la géographie camusienne et permet de saisir par le contraste sa représentation du Nord et du Sud. Si le Nord ne comprend pas ses lieux de prédilection, il n’est pas moins crucial dans la formation de sa géographie intime[4] et de son espace existentiel[5]. De cette expérience des lieux tchèques, il tire de façon dialectique une leçon existentielle qui affine la connaissance qu’il a de lui-même et de son être-au-monde méditerranéen. Les deux expériences spatiales sont ainsi coextensives :

 

J’ai retrouvé ma ville. Parfois, seulement, une odeur aigre de concombre et de vinaigre vient réveiller mon inquiétude. Il faut alors que je pense à Vicence. Mais les deux me sont chères et je sépare mal mon amour de la lumière et de la vie d’avec mon secret attachement pour l’expérience désespérée que j’ai voulu décrire. On l’a compris déjà, je ne veux pas me résoudre à choisir. « La mort dans l’âme » 94-95).

 

Dix ans après, son expérience au Nord de l’Amérique, de New-York à Québec, suit le même cheminement à la différence que ses expériences sont décuplées. De l’angoisse du départ (Carnets 1046) à son retour à la vie et à la mesure humaine (Carnets 1064), une même gradation s’effectue jusqu’à la libération permise par la nature et les espaces vierges du Saint-Laurent qui jouent à nouveau comme transition vers l’espace méditerranéen. Cette première « impression réelle de la beauté et de la vraie grandeur » (Carnets 1061) sur ce continent a été exacerbée par l’ennui profond qu’il ressentait en Nouvelle-Angleterre et dans le Maine. (Carnets 1060) Les expériences positives du Nord sont donc le plus souvent vécues à l’approche du retour : « Merveilleuse nuit sur l’Atlantique. […] Pour la première fois un horizon a la mesure d’une respiration d’homme, un espace aussi grand que son audace. » (Carnets 1064).

 

Ces deux exemples illustrent in fine l’idée de Claude Raffestin que nous voyageons toujours vers la confirmation de nos lieux-images. Ce schéma camusien récurrent de l’expérience du Nord amène à penser que Camus est un touriste au sens de Raffestin car le paysage de représentation préformé par les lieux-images du modèle culturel méditerranéen propre à l’auteur condamne toute possibilité d’atteindre le paysage de présentation — soit le Nord véritable.

 

 

Notes

 

[1] Claude Raffestin, dans « Nature et culture du lieu touristique », donne une définition problématisée du lieu-image : « Ici, on touche au paradoxe touristique qui n'est pas mince. Contrairement à̀ ce que l'on croit naïvement, le touriste ne recherche pas des lieux nouveaux à découvrir mais des lieux « réels » qui n'ont d'existence que par leur nom sur une carte ; il recherche des lieux-images qui sont localisés dans son esprit, qui habitent ou hantent son imagination. Dans et par le lieu réel, il projettera le lieu-image produit dans sa culture d'origine et il tentera de diminuer la « distance » entre le lieu réel et le lieu-image. […] Le touriste est ainsi conduit à̀ se fabriquer des lieux-Potemkine ; la plus grande partie de son euphorie et de son évasion résident dans cette mise en scène de lieux qui existent et qui n'existent pas vraiment : le réel devient prétexte à la création de simulacres, ce qui est encore une manière d'échapper à l'environnement par la grâce du langage et de l'information à disposition. » (14).

 

[2] Sur le site officiel de Kenneth White (http://www.kennethwhite.org/accueil/index.php), nous trouvons cette brève définition : « La géopoétique est une théorie-pratique transdisciplinaire applicable à tous les domaines de la vie et de la recherche, qui a pour but de rétablir et d’enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu, avec les conséquences que l’on sait sur les plans écologique, psychologique et intellectuel, développant ainsi de nouvelles perspectives existentielles dans un monde refondé. ».

 

[3] Consulter Tuan, Yi-Fu. Topophilia. A Study of Environmental Perception, Attitudes and Values. Englewood Cliffs: Prentice-Hall, 1974. et Tuan, Yi-Fu. Landscape of Fear. New York: Pantheon, 1983.

 

[4] Consulter L’Homme et la Terre. Nature de la réalité géographique (1952) d’Éric Dardel.

 

[5] Consulter la thèse de doctorat de Bertrand Lévy, « Géographie humaniste et littérature : l’espace existentiel dans la vie et l’œuvre de Hermann Hesse (1877-1962) », réalisée à l’Université de Genève en 1989, qui développe la notion d’espace existentiel.

 

 

Bibliographie

 

Camus, Albert. « La mort dans l’âme », dans L’envers et l’endroit. Paris : Gallimard, coll. « Blanche », 1986.

 

Camus, Albert. Carnets, dans Œuvres complètes II. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2006.

 

Dardel, Éric. L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique. Paris : Presses Universitaires de France, 1952.

 

Lévy, Bertrand. Géographie humaniste et littérature : l'espace existentiel dans la vie et l'œuvre de Hermann Hesse (1877-1962). Genève : Le Concept moderne, 1989.

 

Raffestin, Claude. « Nature et culture du lieu touristique » Méditerranée 58.3, 1986, 11-17.

 

Tuan, Yi-Fu. Topophilia. A Study of Environmental Perception, Attitudes and Values. Englewood Cliffs: Prentice-Hall, 1974.

 

Tuan, Yi-Fu. Landscape of Fear. New York: Pantheon, 1983.

 

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