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Géographie d’une Germanie insoumise ou penser le Nord à Rome au Ier siècle

July 10, 2019

Si l’historiographie gréco-latine ne fait pas toujours grand cas du nord géographique et de ses représentations au sein des mentalités romaines, certains auteurs y consacrent en partie leurs travaux. Les Romains ignoraient tout de l’existence des espaces nordiques nord-américain et sibérien, et à peine connaissaient-ils la Scandinavie ; c’est la Germanie qui incarnait à cette époque l’idée du Nord véritable. Celle-ci correspondait alors à l’actuelle Allemagne, aux Pays-Bas, au sud de la Scandinavie ainsi qu’à une partie non négligeable de l’Europe centrale (Poidevin et Schirmann 17). Tacite, historien romain et latin, est l’une des sources majeures concernant la Germanie. Son traité consacré aux Germains, De Origine et situ Germanorum, rédigé vers 98 ap. J.-C., fournit une formidable esquisse ethnographique des sociétés germaniques. Cette étude le pousse —dans un contexte intellectuel et culturel où le déterminisme géographique s’impose— à étudier le territoire de ces peuplades barbares. C’est là que se tissent les spécificités des représentations romaines de ce nord germanique dont les caractéristiques se cristallisent alors dans son inhospitalité.

 

La première singularité de ce que les Romains percevaient comme étant le Nord s’incarne dans son isolement géographique vis-à-vis du centre de la civilisation romaine : Rome. Par ailleurs, les représentations culturelles de cet environnement inhospitalier et son éloignement géographique du bassin méditerranéen ont beaucoup orienté la compréhension même que les Anciens avaient des populations autochtones de ces territoires. Leur primitivité répondait à leur isolement géographique dans le barbaricum nordien[1]. Aussi, ce confinement de l’espace nordique repose sur l’appréhension par les écrivains latins des frontières de ce grand nord sauvage[2]. Les historiens latins, à l’instar de Tacite, caractérisent le territoire germanique par le biais d’un rapport d’exclusion avec les territoires limitrophes et les populations qui y vivent (Giardina 12). C’est ici la base de ce qui distingue le monde nordique et le monde romain. La romanité se définit, à Rome, par une conception précise de l’espace et de son appréhension : le grand principe de l’Empire romain, c’est sa dispersion géographique que tout oppose au confinement de ce nord germanique (Giardina 12). Au caractère quasi-insulaire de la Germanie répond l’aspect physique sauvage de ce monde « perdu ».

 

Aux yeux des penseurs romains, le nord germanique est une terre exotique perdue aux frontières de la civilisation. C’était probablement un traumatisme sans pareil pour le Romain —qu’il soit légionnaire, marchand ou voyageur— de quitter les espaces urbains de la civilisation romaine ou les campagnes aux paysages bucoliques du sud méditerranéen, pour s’enfoncer dans les confins sauvages de l’œkoumène[3] barbare. Toutefois, le premier constat sur l’aspect physique de ce nord germanique est l’omniprésence d’un terrible couvert forestier qui recouvre l’intégralité du territoire. C’est un pays qui se caractérise par une flore enhardie dont le rôle n’est pas négligeable dans la transmission à Rome des représentations négatives de l’environnement nordique et germanique. Les Romains font allusion à une oppression sylvestre qui tend à rendre les territoires du nord toujours plus hostiles et inhospitaliers et exacerbaient en eux l’image d’une Germanie à la fois fascinante et terrifiante[4].

 

Enfin, il est impossible de cerner les représentations antiques de l’espace nordique sans évoquer la question du climat. L’insoumission de ce territoire géographique se mesure aussi à l’aune de la rigueur perpétuelle de son climat : c’est la mention du vent, du froid, du gel et des marées. Ses représentations sont essentiellement négatives. Le climat de Germanie est qualifié d’intolérant (Sénèque I, 11, 3-4). Il est fait mention d’hivers rigoureux, d’un pays envahi par les eaux provoquant des crues sans pareil (celles du Rhin paraissent effroyables et dévastatrices), d’un climat écrasant qui met à mal l’avancée des légions romaines[5]. C’est l’évocation de l’adversité terrible d’un environnement austère et hostile à toute occupation humaine et non barbare. Au climat clément de la péninsule italienne et du sud l’on oppose ici la rudesse et le froid du Nord, les glaciations fluviales, le ciel morose et l’obscurité de ce pays barbare.

 

En définitive, comprendre ce qu’est le Nord, à Rome, revient à comprendre ce qui frappe le Romain dans ses représentations culturelles. L’imaginaire collectif à Rome est influencé par l’exotisme et les récits de voyage, marqués par la curiosité et l’étrangeté. Aussi, au Ier siècle, plus les territoires évoqués étaient lointains, plus les récits côtoyaient le mythe du fait de l’éloignement géographique et de l’insularité de certaines contrées. Les maigres connaissances parvenant au public étaient issues des propos difficilement vérifiables des marchands ambulants et des retours des légionnaires dont les récits reposaient sur l’expérience parfois traumatisante de la guerre, sur une vie de camps qui pouvait s’avérer rude dans des pays étrangers où les mœurs sortaient de l’accoutumée. Ici, le Nord s’incarne aussi dans cet exotisme au moyen de la rudesse de son climat et de son isolement géographique. À la frontière du monde germain, cette idée prend la forme d’une politique d’aménagement du territoire et d’occupation essentiellement militaire. Le limes, frontière poreuse (car s’il existe des fortifications, celles-ci sont éparses) dont l’objectif est initialement douanier et politique plus que défensif (le monde romain était un monde ouvert), se fortifie en Germanie au fil des règnes et devient potentiellement un atout dans l’isolement de ce Nord germanique perçu comme insoumis et hostile. Et c’est là la singularité des représentations romaines du Nord, qui s’expriment à travers un regard, ici ethnocentriste et déterministe : celui du Romain.

 

 

Notes

 

[1] « Quant aux Germains eux-mêmes, je les croirais indigènes […]. Et qui donc […] ferait voile vers la Germanie […] à moins qu’elle ne soit la patrie ? » (Tacite, La Germanie II, 1-2.2) Tacite évoque ici la pureté de la race germanique, préservée de tout métissage, ce qui affirme l’idée d’un isolement et d’un confinement total.

 

[2] « La Germanie dans son ensemble est séparée […] par deux fleuves […] ou des montagnes ; le reste par l’Océan. » (Tacite, La Germanie I, 1-3) Ici, le confinement géographique est encore évoqué au moyen des frontières naturelles de l’espace nordique. L’océan mentionné plus haut est en réalité la mer baltique, or les Romains ignoraient qu’elle était une mer intérieure.

 

[3] Le terme œkoumène désigne à cette époque le monde habitable.

 

[4] « Autre sujet d’émerveillement, les forêts. Elles couvrent tout le reste de la Germanie et ajoutent leur ombre au froid ». (Pline l’Ancien XVI, 1, 5-6) Ici à propos de la forêt hercynienne.

 

[5] « Longtemps ils avaient supporté un service sans profit et sans répit, aggravé par la nature du pays et du climat... » (Tacite, Histoires I, 51, 3) Ici à propos de l’avancée des légionnaires romains en Germanie.

 

 

Bibliographie

 

Giardina, Andréa (dir.). L’homme romain. Paris : Seuil, 1992.

 

Pline l’Ancien. Histoire naturelle. Livre XVI : Caractères des arbres sauvages. Paris : Les Belles Lettres, 1962.

 

Poidevin, Raymond et Sylvain Schirmann. Histoire de l’Allemagne. Paris : Hatier, coll. « Nations d’Europe », 1995.

 

Sénèque. Dialogues. Tome I : De la colère. Paris : Les Belles Lettres, 1922.

 

Tacite. Histoires. Tome I. Livre I. Paris : Les Belles Lettres, 1987.

 

Tacite. La Germanie. Paris : Les Belles Lettres, 1967.

 

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