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Pierre Huyghe, A journey that Wasn't. Voyage cinématographique à la recherche de l'antipode

May 24, 2019

Depuis près de trente ans, interrogeant le statut de l’œuvre et la forme de l’exposition, l’artiste français Pierre Huyghe confronte et confond réalité et fiction. Son travail peut prendre la forme d’un journal (Anna Sanders, l’histoire d’un sentiment, 1997), d’un voyage (A Journey that Wasn’t, 2005), d’un calendrier (La Saison des fêtes, 2010) ou encore de la relecture du patrimoine cinématographique (Remake [vérification d'ersatz], 1994-1995), voire d'images virales circulant sur le web (Untitled [Human Mask], 2014). Le renversement ou la déconstruction des codes de représentation trouve souvent dans son œuvre une forme aboutie de concrétisation grâce à l'omniprésence de l'animal[1]. Convoquer le vivant permet notamment à Huyghe de réagencer autant l'espace de l'exposition que le « milieu filmique ».

 

Dans A Journey that Wasn't[2], film-installation-performance, des pingouins évoluent au sein d’un espace indéterminé perdu aux confins d'un univers polaire brumeux, sans horizon. Il s'agit en fait d'une île nouvellement apparue en Antarctique ; le réchauffement climatique entraînant la fonte de la calotte glacière a favorisé l’émergence de territoires jadis invisibles, non encore cartographiés. Huyghe, qui s'est intéressé à cette terre vierge de toute présence humaine, a constitué un équipage composé d’artistes et de scientifiques pour partir à sa découverte. Afin de rejoindre ce qu’il baptise Isla Ociosidad[3] (l’île de l’oisiveté), il décide de « remettre à flot » Tara, le bateau devenu légendaire de l’explorateur Jean-Louis Etienne. Cette véritable exploration, à la tête de laquelle se place Huyghe, est aussi une recherche esthétique. Il s'agit de donner un but et un territoire à une narration itinérante d'abord conçue comme l'expérimentation d'un imaginaire, se confronter aux lieux mêmes d'un fantasme.

 

La trouvaille d'un site précis et singulier est souvent à l’origine des projets de Huyghe ; certaines topographies l’inspirent au point de paraître lui suggérer une narration capable de réinventer l'endroit sans pour autant nier son « identité ». Pour ce faire, l'animal[4] a souvent un rôle de passeur, faisant œuvre de transmission d'autres formes de représentation du monde. Chien, singe, faon, rat, fourmi, abeille, araignée, bernard-l’hermite... L'artiste, respectueux de leur vie, de leur présence au monde, guette leur manifestation pour mieux s’interroger en images sur les conditions d’apparition de la narration humaine. Huyghe se révèle phénoménologue ; il invente toutefois des fictions pour se donner les moyens, réels, de prouver et d'éprouver la nécessité, le besoin de création du monde à l'œuvre chez tous les animaux. Plutôt que d’explorer la source d’un savoir, il entend révéler « une zone de non-savoir », lui donner, voire lui rendre une « incarnation géographique » ; montrer qu’« une brèche est possible dans le recouvrement des récits sur un territoire. » (Huyghe)

 

Plus encore que le pôle, c’est la notion de polarité qui dans A Journey that Wasn't est envisagée par l'artiste. En effet, se révélant cette fois alchimiste, Huyghe recherche le sens produit par le déséquilibre magnétique issu du frottement entre récit – d'abord en image – et lieu. Le spectateur, en proie à un doute permanent sur la position adoptée par le réalisateur, face à l’intrication profonde entre le montage narratif et la valeur documentaire, en vient à ressentir un inconfort jouissif qui remet en question son rapport à l’information. Cette région extrême joue alors véritablement comme un « antipode », un point diamétralement opposé à celui sur lequel on se situe. Mais ici une transposition – ou translation – est possible ; elle fonctionne même sur plusieurs plans : Huyghe « convertit la forme de l’île en amplitudes sonores et lumineuses, qui donneront ensuite naissance à une partition. Les pulsations analogues à sa topographie créent un langage émis aux abords d’une colonie de pingouins, parmi laquelle vit un albinos. » (Huyghe) L'artiste confie : « nous avons trouvé l’île, puis elle fut modélisée et transformée en son. Ce dernier est joué et devient un appel à cet autre qui est, on le découvre, un pingouin albinos. » (Huyghe et Leydier 30) La polarité est avant tout recherche d'une altérité dont l'humain sait avoir épuisé pour une large part le rêve. Les vues de l’installation insulaire, dans le film, sont entrecoupées par des plans d’un concert donné par un orchestre symphonique interprétant la composition musicale autour de la patinoire de Central Park, à New York. Les variations sonores produisent à leur tour des modulations lumineuses qui éclairent par moments la patinoire plongée dans le noir sur laquelle un pingouin automate évolue. Antipode, autre pôle : la translation est permise par la transcription, sous toutes ses formes.

 

Ce documentaire de science-fiction, comme la plupart des œuvres de Huyghe, étudie la façon dont l’humain reconstruit constamment l’image du monde pour se l’approprier. Ici, le pôle austral, contrée restée longtemps inaccessible et fondamentalement inhospitalière, ne représente plus tout à fait cette inépuisable terre de mythes ; l’atteignant, l’explorant, le représentant[5], l’homme s'est peu à peu forgé une histoire qui a réduit l'espace de sa re-création. Et, aujourd'hui, sans même avoir à s'y rendre, agissant sur le climat, il est l'acteur physique de sa disparition, de l'épuisement des possibles. Cette expédition a d’abord lieu au sein de la fabrique d’images, à la recherche d’une altérité radicale qui semble avoir disparu. L’animal devient alors le seul témoin vivant de cet au-delà : l'antipode nécessaire.

 

 

 

Notes

 

[1] Cette dernière n'est en rien anecdotique dans son parcours. Dans Streamside day celebration (2003), un faon déambule dans une résidence en construction – il rencontrera même un lapin dans la forêt, proche. Des araignées parcourent les espaces de l'installation UUmwelt, en 2011. L'aquarium de Zoodram 4-5 (2009), que l'on retrouve en 2013 à Beaubourg, est un véritable microcosme habité d'invertébrés. Dans le film The Host and the cloud (2009-2010), on peut voir se côtoyer des hommes et des animaux tels que papillons, chiens ou lapins. Untilled (2011-2012) a pour personnage essentiel un chien blanc dont la patte antérieure est peinte en rose. Enfin, dans Human mask (2014), le singe constitue l'unique présence animée du film.

 

[2] Installation audiovisuelle couleur, film super 16 mm et vidéo HD transférés sur support vidéo HD. La vidéo de 21 minutes 43 secondes réunit des images nées d’une double expérience : une expédition de voile en Antarctique entreprise en 2005 par Pierre Huyghe, six autres artistes et dix membres d’équipage, et un spectacle mis en scène en octobre 2005 à la patinoire Wollman de Central Park, à New York, intitulé A Journey that Wasn’t.

 

[3] L'acte légal revendiquant cette découverte est placé à l’entrée de la salle de projection. Ce document tient autant du cartel que de l'édit annonçant les prises de possession des conquêtes coloniales.

 

[4] « Certaines scènes spectaculaires du film montrent Huyghe et ses collègues débarquant sur l’île pour mettre en place un équipement audio et un signal lumineux destiné à attirer la faune de l’île. » (Shaughnessy)

 

[5] Le roman The Terror (2007) de l'écrivain américain Dan Simmons explore l'imaginaire de cette première étape. Il relate l'expédition de Sir Franklin en 1845. À la recherche du « Passage du Nord », deux bateaux de la Marine Royale britannique entreprennent un voyage qui leur sera fatal. Une série de David Kajganich et Soo Hugh, s'inspirant de cette œuvre, a été diffusée à partir de mars 2018 aux USA.

 

 

Bibliographie

 

Huyghe, Pierre et Richard Leydier. « Pierre Huyghe. A sentimental Journey ». Art press 322 (2006).

 

Huyghe, Pierre. « A Journey that Wasn't, 2005 », 27 octobre 2014, https://www.fondationlouisvuitton.fr/fr/collection/oeuvres/a-journey-that-wasnt.html.

 

Shaughnessy, Jonathan. « À la recherche du Sud. A Journey that Wasn’t de Pierre Huyghe », 11 février 2013, https://www.beaux-arts.ca/magazine/sous-les-projecteurs/a-la-recherche-du-sud-a-journey-that-wasnt-de-pierre-huyghe.

 

Simmons, Dan. The Terror. New York: Little, Brown and Company, 2007.

 

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