Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

Toujours plus au nord

April 11, 2019

            Bien au-delà du cercle polaire arctique, à 78°N, 16°E, découvert en 1596, l’archipel du Svalbard exerce une attraction singulière. La petite capitale, Longyearbyen, 2000 habitants, concentre la majeure partie de la population humaine : l’Université et la Global Seed Vault[1] en font un centre de recherche international très dynamique.

 

            En dehors de Longyearbyen et de son aéroport, distants de 4 kilomètres et reliés par l’unique route, les îles du Svalbard semblent un immense espace hors du temps, intact, dur, sans concession. Si en hiver il est relativement facile de couvrir de grandes distances à ski ou en motoneige, en été, tout déplacement se fait par les fjords en zodiac. Le bateau dépose scientifiques ou trekkeurs en nombre restreint et le matériel —l’autonomie est indispensable— sur la plage d’une des zones autorisées : Isfjord, Templefjord, Svea. Le gouvernement norvégien et le Gouverneur du Svalbard pratiquent une politique de protection de l’environnement, faune et flore, très stricte : la chasse est autorisée un mois par an, interdiction d’équiper la montagne, emplacements de campement encadrés. Ni refuge ni sentier. Seules existent quelques cabins, certaines de simples cubes de plastique dur, d’autres en bois plus imposantes. Lourdes amendes —et pour les étrangers expulsion— attendent les contrevenants. Aussi les animaux sauvages demeurent-ils plus nombreux que les humains.

 

            La région d’Isfjord offre une plongée à la fois dans un passé lointain, le dévonien, il y a 400 millions d’années, et dans un passé récent, la première moitié du XXe siècle. Les montagnes sont composées de grès, de gypse et de calcaire compactés.

L’impression de puissance immobile qui se dégage d’elles naît du contraste entre leur modeste hauteur, moins de 900 mètres, et leur largeur, accentuée par l’érosion verticale qui les ancre dans les profondeurs des fjords. L’abondance de fossiles sur les pentes témoigne de l’histoire géologique. La végétation est celle de la toundra et des tourbières : solidement accrochée au sol pour résister aux intempéries, au vent, au froid. Le nanisme du saule (salix polaris), qui atteint au plus 10 centimètres de haut, lui permet de vivre plus d’un millier d’années.

 

 

Les vives couleurs des fleurs (saxifraga oppositifolia, silene acaulis) sont leur stratégie pour attirer les rares insectes.

 

            Plus loin dans l’Isfjord, au Kapp Schultz, subsistent des vestiges de l’exploitation minière des Russes puis des Norvégiens dans les années 1920-1950 : vieux rails cassés, berline, baraque réhabilitée par une association de pêcheurs locaux. Plus haut, dans un pierrier étroit et raide, se dresse une sorte de trépied de bois qui devait supporter autrefois les filins du funiculaire. Pourtant, si désormais l’activité minière s’est repliée sur Barentsburg, seul site encore en activité, les conséquences destructrices de l’action humaine sont sensibles. La montagne en forme de dôme, Rejmyrefjellet, bien au-dessus de nuages quoique haute de 614 mètres seulement, au sol de roches nues parsemées de lichens, dévoile spectaculairement les conséquences du changement climatique[2].

 

Et comme il n’y a jamais eu de population autochtone, ces atteintes ne rentrent pas dans les analyses de Jared Diamond concernant les pays scandinaves[3]. Le recul des glaciers est frappant : plusieurs centaines de mètres en l’espace de trente ans. Le regard plonge dans ce vide sublime : les parois sont rendues apparentes par la disparition de la glace, confinée maintenant aux thalwegs. Le point de confluence des deux glaciers qui ferment Templefjord s’écoule en un flot marron et gris violent, chargé d’alluvions, dans un fracas assourdissant.

 

Le Svalbard est ainsi une expérience à la fois scientifique et mentale. Si passionnante que soit l’observation des oiseaux marins, si grandioses que soient les randonnées, c’est au campement qu’a lieu l’expérience la plus intense, la plus troublante Le campement se résume à trois ou quatre tentes, la tente-mess et, placée un peu plus loin, la réserve de nourriture. Vu d’une colline, il est minuscule et fragile. Chaque membre du groupe, doté d’un pistolet d’alarme (seul le guide est autorisé à porter le fusil), doit accomplir un tour de garde d’une heure, une heure et demi ou deux heures pendant que les autres dorment. Se sentir le seul être humain éveillé sous la lumière diffuse, comme ternie, du soleil d’été et de la lune gibbeuse, est fascinant. Tous les sens, surtout l’ouïe, sont exacerbés par la solitude et le danger... Le danger : l’ours polaire (ursus maritimus) qui, affamé, pillerait le camp. L’ours est devenu un symbole ambivalent : emblème de l’extinction des espèces dans l’Anthropocène et menace directe pour l’habitant du Svalbard. La loi norvégienne interdit de s’approcher de lui mais s’il attaque le camp ou l’homme il est permis de se défendre par le fusil, dont la possession est obligatoire. Le renard arctique (alopex lagopus) s’approche pour ravir quelques restes qu’il emporte dans son terrier, les rennes (rangifer tarandus platyrhynchus) viennent sans peur pour boire dans une flaque d’eau douce. Mouettes (larus hyperboreus), sternes arctiques (sterna paradisea), fulmars (fulmarus glacialis) semblent ne jamais cesser leurs évolutions au-dessus de l’eau. Au bout de trois ou quatre jours, le corps et le cerveau abandonnent le cycle circadien de 24 heures pour s’étendre, insensiblement, à 26 ou 27 heures. La durée se distend comme l’espace. Abstraction faite du téléphone satellitaire connecté en permanence, comme les zodiacs, sur la fréquence de secours, on croit revivre une fraction de l’existence des marins et explorateurs d’il y a 120 ou 150 ans[4], guettant le bateau qui, après un hivernage prévu ou accidentel, viendra les sauver.

 

 

Notes

 

[1] Créée par le gouvernement norvégien en 2008.

 

[2] Consulter le rapport Climate in Svalbard 2100. A knowledge base for climate adaptation publié en 2019.

 

[3] Consulter les chapitres 6 à 8 de Jared Diamond. Collapse. How societies chose to fail or succeed. New York: Viking Press, 2005.

 

[4] Visiter le Svalbard Museum et le North Pole Expedition Museum.

 

 

Bibliographie

 

Hanssen-Bauer, I., E.J. Førland, H. Hisdal, S. Mayer, A.B. Sandø et A. Sorteberg (dir.). Climate in Svalbard 2100. A knowledge base for climate adaptation. 2019. URL: https://www.miljodirektoratet.no/Documents/publikasjoner/M1242/M1242.pdf.

 

Diamond, Jared. Collapse. How societies chose to fail or succeed. New York: Viking Press, 2005.

 

Please reload