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Le dévoilement du nord

March 15, 2019

Alors que le nord semble être la direction de référence lorsqu’il s’agit de cartographie, il n’apparaît pas aussi important lorsqu’il est ramené à une orientation naturelle[1]. En effet, parce que s’orienter, c’est d’abord repérer des éléments du monde extérieur pour se positionner dans l’espace, le repère le plus évident, à notre latitude (la France se situe à une latitude d’environ 46°00 Nord), est d’abord le soleil. À partir du mouvement de cet astre, il est facile de déterminer les deux points cardinaux que sont l’est et l’ouest, qui correspondent à son lever et son coucher, respectivement oriens et occidens en latin. Tout sujet positionné à cette latitude perçoit le même mouvement du soleil : il décrit un arc de cercle qui part de l’est à l’aube, s’érige au sud à midi, puis s’effondre à l’ouest le soir, sans passer par le nord. Le soleil ne se trouve donc jamais de façon visible au nord. Le nord reste voilé. Cela vaut aussi pour les Japonais qui se trouvent à une même latitude, l’est se disant higashi (mot qui provient de hi-mukashi signifiant « face au soleil ») et l’ouest, nishi (mot qui provient de inishi, « là où le soleil a disparu »)[2]. En revanche, pour les habitants du cercle polaire, le nord paraît omniprésent, bien que le soleil ne soit pas un repère pertinent, puisqu’il existe des jours et nuits pouvant durer plusieurs mois[3]. Ce qui le rend remarquable à la latitude de la France ou du Japon, c’est qu’il apparaît et disparaît de façon quotidienne aux mêmes endroits à l’horizon, permettant ainsi un repérage facile. Pour les Inuits, c’est le vent qui est important ; le vent dominant s’appelle uangnaq et souffle toujours en provenance de l’ouest nord-ouest. Il fournit ainsi un « axe cardinal »[4] permettant de s’orienter, notamment en hiver, quand il sculpte des congères longitudinales.

 

À notre latitude, s’il existe des variations culturelles qui valorisent plus ou moins un des quatre points cardinaux, repérables selon la longitude, le nord est globalement minoré. Pour les occidentaux, l’orient symbolise l’origine du monde. La prière liturgique chrétienne se pratique dans la direction de l’orient (ad orientem), parce qu’elle vise le soleil qui est le symbole du Christ. Les églises étaient édifiées dans la direction de l’est jusqu’au XVe siècle et les cartes du Moyen Âge représentaient l’est vers le haut. Si l’est paraît valorisé en Occident, l’Orient valorise aussi le sud car il manifeste une grande lumière. Certaines cartes antiques et médiévales chinoises sont ainsi axées selon la position méridienne du soleil. Lorsque les cartes japonaises représentent le nord vers le haut, c’est en raison de la présence du palais impérial, qui fait face au midi dans les villes. Dans ce sens, les habitants ne doivent jamais s’orienter vers le nord car ils feraient face à l’Empereur. Ils doivent préférer le sud[5]. Chinois et Japonais parlent encore aujourd’hui de l’axe sud-nord, et non, nord-sud, comme en Occident. En chinois, zhinan ou sinan, c’est pointer vers le sud, mais aussi diriger ou enseigner. Ce sens, qui fait dos au nord, se retrouve aussi dans l’invention chinoise du « char montre-sud » (vers -2600 av J.-C.) qui, comme son nom l’indique, était orienté vers le sud. Il existait aussi des « poissons » ou « tortues montre-sud », ancêtres de la boussole, qui étaient employées à des fins divinatoires ou médicales, leurs têtes étant dirigées vers le sud[6]. Enfin, l’énumération des points cardinaux en Chine montre le nord à la fin, préférant l’est en premier, puis l’ouest et le sud – dōng, , nán, běi (est, ouest, sud, nord).

 

À la latitude de la France, si le nord semble peu remarquable en rapport à l’observation du soleil et les symboles attribués aux points cardinaux, il devient plus important au moment où la boussole change de sens, c’est-à-dire lorsqu’elle devient un outil de navigation maritime (elle prend alors plutôt le nom de « compas »). Ce n’est qu’à partir du XIIe siècle et surtout pendant les grandes découvertes[7] que le nord devient le point cardinal de référence pour des raisons pratiques. En effet, si les cartes du Moyen Âge font figurer l’est en haut, l’axe de rotation de la Terre entraîne une lecture de la carte peu conventionnelle ; en plaçant le nord en haut, la lecture est plus conforme au sens habituel et occidental de gauche à droite. Aussi, la majorité des cartographes, de Ptolémée à Mercator, se trouvaient dans l’hémisphère nord. Ils avaient remarqué qu’au-delà de toute symbolique, l’étoile polaire[8] ne bougeait pas, ce qui facilitait leurs représentations du monde. De la même façon, les grands navigateurs occidentaux du XVe siècle employaient cette étoile comme un repère fiable de navigation, car fixe et permanent dans le ciel, la nuit. L’emploi de la boussole paraît ici évident car son aiguille indique toujours le nord[9], malgré des conditions météorologiques ou des obstacles pouvant empêcher de voir l’étoile polaire. De plus, le nord de la boussole est le même partout à la surface de la Terre, ce qui évite les variations, dues aux changements de latitude. Enfin, alors qu’une orientation opérée à partir du soleil rend difficile la perception du nord, non seulement parce que le soleil ne s’y trouve jamais, mais aussi parce que son mouvement permanent empêche une observation fixe, la boussole indique le nord de façon permanente, ce qui facilite les tracés cartographiques.

 

Si le nord est valorisé depuis l’utilisation de la boussole en tant qu’outil d’orientation, il manifeste une tentative de rationalisation du monde à partir d’une cartographie plus précise. À partir du moment où le nord est établi de façon pérenne, il devient le repère géométrique à partir duquel les déplacements s’élaborent à la surface du globe, et ce, au-delà de toute pensée mystique et religieuse. À partir du XIIe siècle, les portulans sont ainsi recouverts de « roses des vents »[10] avec le nord dirigé vers le haut et une couleur la plupart du temps rouge. Les autres points cardinaux s’enroulaient à partir du nord dans le sens horaire, en marquant des angles géométriques afin de préciser encore les directions. Si le nord possède donc une valeur culturelle, en tant qu’il représente « le » point de référence, aujourd’hui, il nous semble qu’il manifeste un élan rationnel, qui s’éloigne d’une orientation plus sensible et symbolique, où l’orient, à notre latitude, était préféré avant.

 

 

Notes

 

[1] C’est-à-dire sans outil.

[2] Kazuhiko, Yamori et Takahashi Tadashi. « L'espace dans la cartographie japonaise ancienne ». Espace géographique, tome 9, n° 2, 1980, p. 96.

[3] Sauf au Nunavik et au Labrador où il est question du nord et du sud en référence au soleil. Ces termes sont tarraq, « l’ombre », et siqiniq, « le soleil ». Consulter Louis-Jacques Dorais. « Terre de l’ombre ou terre d’abondance. Le Nord des Inuit ». dans Daniel Chartier (dir.). Le(s) Nord(s) imaginaire(s). Montréal : Imaginaire | Nord, coll. « Droit au pôle », 2008, p. 17.

[4] Ibid., p. 16.

[5] Kazuhiko, Yamori et Takahashi Tadashi. op. cit., p. 99.

[6] Bien que son origine chinoise soit avérée, la date d’invention de la boussole est fortement discutée. Selon Li Shu-hua, la boussole est souvent confondue avec l’invention du « char montre-sud » vers -2700 av J-C. Consulter Li Shu-hua. « Origine de la Boussole II. Aimant et Boussole ». Isis: A Journal of the History of Science, vol. 45, n° 2, 1954, p. 177. Le compas, c’est-à-dire la boussole de navigation maritime, aurait plutôt était inventée au XIIe siècle et développée au XVe siècle (Ibid., p. 183). L’usage original de la boussole chinoise se retrouve dans le feng shui, dont le but est de capter les flux visibles de l'eau (shuǐ) et invisibles du vent (fēng), afin d’obtenir un équilibre des forces et une circulation optimale de l'énergie (qi).

[7] Léopold de Saussure attribue la première mention de la boussole comme outil de navigation à Guyot de Salin vers 1190. Consulter Léopold de Saussure. L'origine de la rose des vents et l’invention de la boussole. Genève : Albert Kundig, 1923, p. 23.

[8] Alpha Ursuae Minoris est l’étoile la plus brillante de la constellation de la Petite Ours et correspond au pôle nord céleste. Il est possible de la trouver à partir d’autres constellations plus repérables—La Grande Ours ou Cassiopée. Sa distance est estimée à environ 400 milliards d’années-lumière.

[9] Il existe cependant une déclinaison entre le nord géographique (repérable par exemple à partir de la position du soleil) et celui magnétique (donnée par la boussole) qui impose un relèvement (c’est-à-dire une correction de la déviation due à la surface), ce que les outils des boussoles plus récentes permettent de faire. Cette déclinaison est notamment due à la position du noyau terrestre qui ne se trouve pas exactement au centre de la Terre, aussi des composantes multipolaires dues au gradient et à l’écoulement des éléments de fer et de nickel qui varient selon l’hémisphère et leur position au sein du noyau (les éléments sont solides au niveau du noyau interne et liquides au niveau du noyau externe), enfin à cause des vents solaires dans l’atmosphère. Ce relèvement est souvent ignoré lorsqu’il s’agit de déplacements courts.

[10] Le terme de « rose des vents » renvoie à la représentation commune des quatre points cardinaux selon deux axes perpendiculaires. Cependant, son nom indique qu’à sa création, ces points étaient déterminés par la direction des vents, et non à partir du positionnement du soleil. Les premières « rose des vents » étaient donc beaucoup plus approximatives que celle géométrique que nous connaissons puisque, si l’est et l’ouest s’opposent bien selon un angle de 180° en raison de la rotondité de la Terre, les rapports entre les directions opérées par les vents étaient beaucoup moins précis.

 

 

Bibliographie

 

Dorais, Louis-Jacques. « Terre de l’ombre ou terre d’abondance. Le Nord des Inuit ». dans Daniel Chartier (dir.). Le(s) Nord(s) imaginaire(s). Montréal : Imaginaire | Nord, coll. « Droit au pôle », 2008, p. 9-22.

 

de Saussure, Léopold. L'origine de la rose des vents et l’invention de la boussole. Genève : Albert Kundig, 1923.

 

Shu-hua, Li. « Origine de la Boussole II. Aimant et Boussole ». Isis: A Journal of the History of Science, vol. 45, n° 2, 1954, p. 175-196.

 

Kazuhiko, Yamori et Takahashi Tadashi. « L'espace dans la cartographie japonaise ancienne ». Espace géographique, tome 9, n° 2, 1980, p. 95-104.

 

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