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Exposer/révéler la radioactivité : une nature autoradiographiée[1]

January 30, 2019

Japon, le 11 mars 2011. La côte Pacifique de la région de Tōhōku est secouée par un violent tremblement de terre de magnitude 9, suivi par la formation d’un tsunami dont les vagues atteignent en moyenne de seize à vingt mètres de hauteur et ravagent jusqu’à six cents kilomètres de côtes[2]. En conséquence, plusieurs incendies et explosions surviennent à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi les jours suivants, ayant pour résultat le rejet massif de radionucléides dans l’atmosphère et l’évacuation de près de soixante-dix-huit mille habitants vivants dans un rayon de trente kilomètres autour de la centrale. Le Japon traverse la crise la plus grave de son histoire depuis l’après-guerre.

 

À l’autre bout du monde, en France, le jeune photographe japonais Masamichi Kagaya, diplômé de l’école de photographie Spéos (Paris), suit attentivement les informations à la télévision concernant l’évolution désastreuse de la catastrophe nucléaire. Il prend la décision quatre mois plus tard de retourner dans son pays. Kagaya effectue alors de multiples recherches sur la radioactivité relâchée dans l’atmosphère par les réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi, et étudie ses conséquences sur l’homme, la faune et la flore. Considérant les informations récoltées comme trop abstraites et peu accessibles, car étant constituées principalement de chiffres et de courbes, Kagaya se détermine à rendre visible la contamination radioactive pour l’observer concrètement et faciliter sa compréhension auprès d’un public non scientifique (Kagaya). Le photographe tente alors de visualiser la radiation présente à l’intérieur des objets ou des spécimens issus de la faune et de la flore à l’aide d’une machine à rayons X, mais cette perspective d’exécution nécessite un temps d’exposition beaucoup trop long (Kagaya). En 2012, il décide de rencontrer le professeur émérite en biologie de l’Université de Tōkyō, Satoshi Mori, qui réalise déjà des images d’objets irradiés à l’aide de l’autoradiographie, qui est une empreinte laissée sur un support photographique par un objet contenant de la radioactivité[2]. Cette technique photographique permet de capturer et de révéler la présence de particules radioactives chez les végétaux, les animaux et les objets de la vie quotidienne ; Kagaya et Mori débutent une collaboration. La série « Autoradiograph » (2012-) voit le jour.

 

Pour sa série « Autoradiograph », Masamichi Kagaya a reçu une permission spéciale du gouvernement japonais ; il récupère dans la zone d’exclusion, où le taux de radioactivité enregistré est dangereusement élevé, des artefacts, des végétaux ou des cadavres de petits animaux, qu’il amène au professeur Satoshi Mori. Dans son laboratoire de l’Université de Tōkyō, Kagaya mesure le taux de contamination radioactive de l’objet analysé à l’aide d’un compteur Geiger. Puis il place son échantillon contaminé sur une plaque d’imagerie et l’enferme dans une boîte noire pendant une certaine période, dépendamment du taux de radioactivité enregistré précédemment. Le photographe récupère la plaque et la scanne avec une machine appelée BAS (Bio-imaging Analyzer Systems). L’autoradiographie positive apparaît sur un écran numérique, qu’il imprime par la suite. La distribution des substances radioactives présentes dans l’échantillon est mise en évidence : les points noirs représentent les particules radioactives et les parties grisâtres correspondent à la contamination interne.

 

 

Masamichi Kagaya mesure le taux de contamination radioactive émanant d’une chaussure d’enfant découpée, à l’aide d’un compteur Geiger, à l’Université de Tōkyō.

(c) Amandine Davre

 

L’autoradiographie est devenue pour Kagaya une preuve visuelle indissociable des discours sur l’irradiation ; grâce à celle-ci, nous pouvons voir où se logent les substances radioactives dans l’objet étudié et si cette pollution est interne ou externe. Par exemple, dans l’œuvre intitulée Cypress Leaves and Cones (2014), l’autoradiographie a permis de matérialiser la contamination externe présente sur les végétaux dont les petits points grisâtres représentent la poussière radioactive qui s’est déposée dessus, tandis que la seconde intitulée Tricholoma matsutake (2013) expose la contamination interne correspondant à l’aura grise.

 

Masamichi Kagaya, Cypress Leaves and Cones, Iitate Village, 2014,

35 km from plant

(c) Masamichi Kagaya

 

Masamichi Kagaya, Tricholoma Matsutake, Iitate Village, 2013,

35 km from plant

Radiation Level: 200-350 cpm

(c) Masamichi Kagaya

 

Actuellement composée de plus d’une cinquantaine d’images en 2D et plus récemment en 3D, la série « Autoradiograph » permet d’étudier l’évolution de la contamination radioactive et son absorption dans les différents organismes en la rendant visible (Kagaya). Chaque titre d’œuvre correspond à l’objet désigné, à sa localisation initiale par rapport à la centrale de Fukushima Daiichi et au taux de radioactivité émanant de l’objet. À titre informatif, le photographe a créé un site internet sur sa série, a publié un livre intitulé Hōshasenzō: Hōshanō o kashika suru (« Visualiser la radioactivité » (2015)) et a lancé une application mobile qu’il met à jour régulièrement. L’objectif de sa démarche est d’amener une prise de conscience au sujet de la gestion des risques dans les centrales nucléaires en montrant ses conséquences sur notre environnement, afin que l’accident de Fukushima devienne une leçon pour tous (Kagaya).

 

 

Notes

 

[1] Article issu de plusieurs entrevues réalisées avec le photographe Masamichi Kagaya entre juillet et août 2017, à Tōkyō.

[2] Le tsunami a atteint des pics à quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, avançant à la vitesse de 300 km/h.

[3] Au Japon, l’autoradiographie est la méthode d’analyse des radio-isotopes la plus importante et la plus pratiquée dans le domaine de la biologie dès les années 1920. En 1987, les firmes japonaises Fujifilm et Kasei Optonix développent une plaque d’imagerie très sensible, une nouvelle technologie numérique de cent à mille fois plus sensible que les films utilisés pour les rayons X. Les universités et les laboratoires de biologie se dotent alors massivement de ce dispositif radiographique.

                           

 

Bibliographie

 

Kagaya, Masamichi et Satoshi Mori. Hōshasenzō: Hōshanō o kashika suru, Tokyo : Koseisha, 2015.

 

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