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Survie d’un trauma végétal

January 4, 2019

Depuis l’ère de l’Anthropocène, nombreuses sont les blessures infligées à la nature selon la logique de la pensée rationnelle et l’hégémonie individualiste du postmodernisme. Les plantes ressentent les pressions, les contraintes et les violences du monde extérieur ; un environnement naturel aux prises de la pollution, de la radioactivité, de la toxicité. Malgré des comportements de plus en plus responsables vis-à-vis de l’espèce végétale, les traumatismes subis par les végétaux tendent cependant à subsister. Et il convient avant qu’il ne soit trop tard de rompre avec notre arrogance et à chercher en la nature une alliée qu’elle a toujours été, de façon à développer une nouvelle alliance, ce qu’Augustin Berque appelle la « mésologie », ou l’influence des « milieux » dans la relation entre les êtres vivants en général [1]. Car les enjeux environnementaux contemporains et notamment l’effondrement de la biodiversité exigent de repenser notre rapport aux végétaux et à leur protection. Einstein disait : « Notre tâche doit être de nous libérer en étendant le cercle de notre compassion à toutes créatures vivantes et à la nature entière dans sa beauté » [2] ; nous rappelant que les peintres érudits ont souvent cherché le sublime dans le monde végétal.

 

Les installations artistiques que produit le sculpteur Roland Persson réinterprètent le trauma végétal. Les sculptures surréelles et picturales de l’artiste suédois sont basées sur des moules fabriqués et coulés à partir de vraies espèces. L’utilisation du silicone permet à l’artiste de rendre la surface parfaitement réaliste, et la matière séduisante et tactile invite à regarder de plus près chaque végétal. La nature et les plantes sont le point de départ de son processus artistique. Dans une composition à la fois poétique et morbide, l’artiste propose une célébration, entre croissance et déclin. Car la croissance et la décomposition constamment en lutte dans notre monde postmoderne reste, semble-t-il, une réalité. Et l’espèce végétale est similaire à l’être humain, elle est en mutation permanente due aux changements environnementaux et sociaux liés à un capitalisme semblant toujours plus excessif, mais « l’environnement naturel est une communauté dont les hommes sont membres » (Goffi). La prise de conscience de notre condition d’espèce parmi les espèces invite à penser le « milieu », selon Berque. La problématique du « milieu », c’est l’anthropisation de l’environnement, et c’est précisément dans le processus d’hominisation/anthropisation/humanisation que se met en place une relation extériorisation/intériorisation entre l’homme et son milieu par l’intermédiaire de systèmes techniques et symboliques. Cette relation existentielle des hommes et des végétaux à leurs lieux, l’ensemble des « milieux », forme ce que Berque nomme « écoumène » [3]. Il s’agit d’aller « vers une civilisation plus humaine parce que plus naturelle, plus naturelle parce que plus cultivée » (Berque). Il existe des liens étroits entre le vivant et le « milieu » : « Enlevez le milieu, vous enlevez le vivant » (Uexküll). Le « milieu » détermine la vie des végétaux ; il y a toujours plusieurs « milieux » en jeu, d’ordres social, naturel, technique, culturel, mais ceux-ci se superposent et s’entremêlent. Il y a l’idée que l’on ne puisse pas rendre compte d’un commencement ni d’une fin, comme dans la figure rhizomique deleuzienne. Et Deleuze de dire que l’on commence toujours au milieu, en ayant la « sagesse du milieu » et en profitant des « interstices » du système (Deleuze).

 

 Persson, Robert. The Tragedy of Not Being Left Alone, 2018. Fonte et silicone, 67x277x276 cm

Mouth of Medusa, 2018. Fonte et silicone, 72x505x1054 cm

 

Si dans les récits bibliques de l’Arche de Noé, il n’est jamais fait mention des plantes, c’est qu’elles ne faisaient pas partie des espèces à sauver du déluge et, pendant plusieurs millénaires, les plantes n’ont pas été considérées comme des êtres conscients. C’est le biologiste britannique Charles Darwin qui a modifié notre regard porté sur les plantes en les décrivant comme des êtres dotés d’un degré d’évolution étonnamment avancé [4]. Dans l’œuvre The Tragedy of Not Being Left Alone (2018), les différentes espèces végétales se répandent dans l’espace, les plantes s’étendent sur le sol ; alors que dans la sculpture Mouth of Medusa (2018) ce sont des nénuphars qui débordent d’une vieille baignoire pour occuper progressivement toute la surface, s’écartant en rampant comme pour survivre. Des fleurs séchées et floconneuses se fanent à côté des nénuphars contre des objets industriels.

 

Persson, Robert. Intimate Distance, 2018. Fonte et silicone, 270x250x115 cm.

 

Dans l’œuvre Intimate Distance (2018), les racines de deux magnifiques cactus semblent se propager à l’infini. Les deux cactacées sont enracinés dans une table en bois. Des lianes épaisses s’enroulent autour des pieds de la table tout en s’amincissant alors que les extrémités se retrouvent dans des verres opaques posés sur le sol, remplis de liquides. La seule chance de survie des cactus est d’absorber douloureusement les dernières gouttes de valeurs nutritives provenant d’une composition artificielle de verres remplis de liquides douteux. De même que la sculpture Hesitating Beauty (2018) dans laquelle quelques tiges de fleurs de pavots prennent racines en embrassant de vieux éléments de meubles en bois, tentent de se nourrir avec les lianes qui ont trouvé des ressources alimentaires dans la matière du bois des objets.

 

 Persson, Robert. Hesitating Beauty, 2018. Fonte et silicone, 171x68x91 cm.

 

Les interprétations artistiques réalisées par Persson ont toutes une insinuation inquiétante en suggérant une crise imminente. Car avec le développement économique, nous assistons à une destruction des milieux naturels avec la diminution plus ou moins accélérée des ressources. En effet, l’artiste traduit la notion de dégénérescence, de détérioration complète ou partielle de l’espèce végétale dans ses installations. La démarche de Persson, en fabriquant de véritables plantes, traduit ses intentions de décrire la relation existante entre l’humanité et la société. Plutôt que de simples représentations d’espèces végétales, ses sculptures deviennent des œuvres anthropologiques qui doivent être considérées comme des métaphores de l’être humain. Cette approche du végétal par l’intermédiaire du naturel est un prétexte pour s’exprimer sur l’humanité, puisque, comme l’homme, la flore naît et mourra ; comme l’être humain, la nature doit être nourrie, et comme chaque individu, elle est sensible à son environnement. Et la mutation en cours est celle du vivant et de l’humanité elle-même.

 

L’œuvre de Persson joue avec les attentes et les hypothèses de chacun tout en les dérangeant. Mais la duplication du végétal a plus d’impact, car, en tant qu’individus, il semble que la confrontation par le biais d’un autre point de vue soit moins effrayante. La réalité semble ainsi amortie et filtrée, non dans l’excès, mais juste assez pour nous faire croire que nous sommes les auteurs de perceptions externes. Les œuvres conduisent l’homme à une réalité utopique et tronquée qui apparaît encore plus réelle que son original. Car la réalité dystopique de Persson est présentée de manière harmonieuse dans un décor de couleurs pastel subtiles, où les éléments naturels sont mélangés avec des objets construits par l’homme telles que des baignoires, des tables ou des verres. Le sentiment de compassion envers ces éléments surmonte tout autre sentiment que l’on pourrait avoir. Plongé dans la désillusion et le désarroi, noyé dans ces créations superficielles, tentant de s’enfuir, mais finalement pris au piège dans un cercle vicieux. Dans son travail, le végétal incarne cet état humain d’innocence déchue. Malgré tout, les végétaux ont réussi à se développer contre les forces de la modernité, comme pour indiquer l’état d’esprit que l’homme doit adopter : qu’importe les circonstances, il doit croire au futur.

 

Étant des êtres enracinés, profondément sédentaires, l’espèce végétale n’a pas d’autre choix que de subir et de s’adapter. La vie des plantes est faite d’agressions successives dont elles gardent la mémoire, et dont il faut dépasser la violence des effets. Elles portent la trace et les stigmates laissés par les traumatismes d’un cadre de vie qu’il n’est pas possible de fuir. Sous des impressions austères, l’art de Persson n’est finalement qu’un hommage rendu à l’espérance. À la fois désabusé par l’époque, partagé entre le cynisme du capitalisme et l’idéalisme quant à son avenir, l’artiste semble rêver d’un changement radical capable d’offrir au monde un dénouement heureux. Ses œuvres suggèrent que la rédemption humaine n’est possible que par l’union avec la biodiversité et se lisent comme un avertissement, qui invite à réfléchir à notre relation avec le monde végétal avant qu’il ne soit trop tard. L’urgence environnementale a amené de nombreuses formes de pensée contemporaine à récuser l’anthropocentrisme issu de l’humanisme, pour reconsidérer l’homme comme étant l’un des éléments au sein du « milieu » naturel. Mais rappelons que l’Herbier de Paris regroupe la plus grande collection de plantes du monde, et qu’une dizaine de millions de plantes disparues y sont inventoriées. C’est un sentiment vertigineux que de réaliser l’étendue de ce qui a disparu, mais aussi de ce qui pourrait apparaître.


 

Notes

 

[1] « Milieu » est un terme polysémique et même paradoxal, puisqu’il peut être synonyme de « centre » ou au contraire d’« entourage ». Dans le domaine de l’environnement, la « mésologie » s’est initialement définie comme la « partie de la biologie qui traite des rapports des milieux et des organismes ». Mais Uexküll (Milieu animal et milieu humain) et à sa suite Watsuji (Fûdo, le milieu humain) ont établi une distinction capitale entre « milieu » (Umwelt, fûdo) et « environnement » (Umgebung, kankyô). L’environnement est universel, et est le même pour tous les êtres. A contrario, étant propre à chaque espèce vivante et à chaque culture humaine, le « milieu » est singulier.

 

[2] Selon le New York Times daté du 29 mars 1972 et le New York Post daté du 28 novembre 1972, cette citation provient d’une lettre écrite par Einstein en 1950.

 

[3] Pour une analyse précise de ce concept se reporter à l’ouvrage d’Augustin Berque, Écoumène : Introduction à l’étude des milieux humains. Paris : Belin, 2000.

 

[4] Dans son livre The Power of Movement in Plants (1880), Darwin affirme que le système racinaire des plantes présente des similitudes avec le cerveau des animaux. Francis Darwin, son fils, consacre ses recherches à la physiologie végétale et déclare en 1912 : « nous pouvons prouver que les plantes sont intelligentes ». À la suite de trente années de recherches, les plantes s’avèrent pouvoir communiquer entre elles, se transmettre des informations, y réagir, entendre des sons, sentir des odeurs, anticiper un danger et avoir un comportement altruiste ou solidaire. Car comme tous les êtres vivants, les plantes discernent les couleurs, mémorisent des données et prennent des décisions. Aujourd’hui encore, on cherche à démontrer l’existence d’une neurobiologie végétale. Sur cette notion se reporter aux écrits de Stefano Mancuso (L’intelligence des Plantes).

 

 

Bibliographie

 

Berque, Augustin. La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ? Paris : Presses Universitaires de Paris-Ouest, 2014.

 

Darwin, Charles et Francis Darwin. The Power of Movement in Plants. Cambridge : Cambridge University Press, [1880] 2009.

 

Deleuze, Gilles. Différence et Répétition. Paris : Presses Universitaires de France, 2015.

 

Goffi, Jean-Yves. Qu’est-ce que l’animalité ? Paris : Vrin, 2004.

 

Mancuso, Stefano. L’intelligence des Plantes, Paris : Albin Michel, 2018.

 

Mancuso, Stefano. The roots of plant intelligence. Ted Talk, 2010, http://www.ted.com/talks/stefano_mancuso_the_roots_of_plant_intelligence.

 

Uexküll, Jakob von. Milieu animal et milieu humain. Paris : Éditions Payot & Rivages, 2010.

 

Uexküll, Jakob von. Mondes animaux et monde humain ; suivi de Théorie de la signification. Paris : Gonthier, 1965.

 

Watsuji, Tetsuro. Fûdo: le milieu humain. Paris : CNRS éditions, 2011.

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