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Michel Tournier et le monde animal

December 14, 2018

Comme en témoigne les études de Lucie Desblache, auteure de Bestiaire du roman contemporain d’expression française (2002), l’animal continue de marquer l’imaginaire des écrivains. Michel Tournier ne fait pas exception en accordant une place de choix au bestiaire dans son œuvre littéraire. Ses récits mettent en relief les animaux domestiques, utilitaires ou de compagnie, qui permettent à l’individu d’entretenir son humanité. Mais cette plénitude de vie est plus perturbée par les figurations symboliques d’animaux sauvages. C’est le cas dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), Le Roi des aulnes (1970) et Gaspard, Melchior & Balthazar (1980), où la faune est révélatrice de l’étrangeté de l’être.

 

Des animaux divers occupent les scènes littéraires par des évocations singulières. Dans Gaspard, Melchior & Balthazar, Yasmina, l’éléphante de Taor (le petit prince de Mangalore, friand de sucreries), annonce le renoncement auquel Taor sera confronté bien avant d’accéder au monde des adultes. Après avoir été abandonné par sa mère, cet enfant revit autrement ce drame de solitude. Cette fois, c’est son éléphante blanche aux yeux bleus qui l’abandonne. Cette séparation est un prétexte pour Tournier, dont l’intention est de mettre en évidence le changement opéré dans la vie du petit prince durant son voyage en destination de Bethléem. Au fil de la narration, ce garçon voué au sucre depuis son enfance, fait l’expérience d’un nouveau mode d’existence. Il s’agit désormais de se nourrir du salé. Après « la première expérience du salé dans une nourriture étrange » (Gaspard, Melchior & Balthazar 183), Taor fait pour une seconde fois l’expérience de « l’élément salé dans un baptême d’une inoubliable brutalité » (Gaspard, Melchior & Bathazar 189). Ainsi le salé finit par connoter les épreuves de la vie : « Son destin lui réservait une troisième épreuve salée, combien plus douloureuse et plus longue que celle-ci » (Gaspard, Melchior & Balthazar 189). L’éléphante évoque alors le passage d’un stade enfantin à une vie de maturité par son amitié et sa séparation. De même, le chien est une leçon de vie pour le lecteur. En effet, il a une valeur d’amitié. Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Tenn, le chien de la Virginie, est l’un des rescapés du naufrage. Sur l’île où il évolue, cet animal aide son maître Robinson à passer d’un état d’hébétude, de déraison à la raison.

 

Sur l’île, Robinson mène progressivement une vie de sauvage et se vautre dans la Souille, une marre d’excréments secs. Tenn, « perdu d’amitié et de tendresse » (Vendredi ou les Limbes du Pacifique 63), parvient – tout de même – à éveiller la raison de Robinson par son sourire. Le sourire est la « plus douce des facultés humaines » (Vendredi ou les Limbes du Pacifique 91) que manifeste sensiblement Robinson chaque fois qu’il regarde son chien. Il se sent contaminé, comme l’affirme le narrateur : « le chien lui souriait, la tête inclinée, et son sourire de chien se reflétait de jour en jour plus distinctement sur le visage humain de son maître » (Vendredi ou les Limbes du Pacifique 91). C’est dire que Tenn représente la joie de vivre et surtout une humanité en train de prendre forme. Mais cette symbolisation méliorative du bestiaire n’est qu’une apparence.

 

En s’inspirant des animaux, Tournier est surtout préoccupé par la menace d’anéantissement qui pèse sur l’homme. Comme en témoigne la situation de Robinson face à son chien, l’homme est menacé de perdre ce qu’il a de plus cher : son humanité. Il s’agit de sombrer dans l’obscurantisme de façon irréversible. L’auteur convoque ainsi des animaux sauvages pour dire ce malaise humain. Dans Le Roi des aulnes, le cerf désigne la souffrance physique. Pendant la Seconde Guerre mondiale et après son intégration dans l’armée en Alsace, Abel Tiffauges, personnage principal du récit, est aussitôt fait prisonnier. Après le camp de Moorhof, Tiffauges est ensuite transféré dans la réserve (la forêt) de Rominten, où il devient l’assistant du garde-chasse de Göring – le grand veneur du 3ème Reich. Cette forêt est sinistre, car on y découvre des chevaux dépecés, livrés en pâture aux hordes sauvages. C’est aussi le lieu où le cerf est capturé et torturé par Tiffauges et les SS. Par analogie, le personnage principal du récit pratique l’une des activités odieuses des nazis : le recrutement forcé et la mutilation d’enfants. Ainsi est traduite la violence qui menace d’engloutir le bon sens humain. Tournier met l’accent sur cette situation en passant au crible le système nazi.

 

Le paradigme animalier implique aussi le lion. La présence de cet animal dans la réserve de Rominten est significative. En effet, le Reichsmarschall Göring a un lion comme compagnon. Fasciné par la prestance et surtout la force de cet animal, Göring s’y assimile. Il se fait attribuer « le lion » comme « nouveau surnom » au détriment de « l’Homme de fer » (Le Roi des aulnes 321). Lors d’un dîner, l’animal et lui manifestent un comportement sinistre de dévoration. Attablés, Göring et son lion mangent de façon barbare un demi-sanglier. L’un « y mordit à pleines dents » et l’autre « y planta ses crocs à son tour » (Le Roi des aulnes 322). Ainsi ce grand félin concentre la suprématie, le sadisme et l’anéantissement qui caractérisent l’Allemagne nazie. Les vautours renforcent cette ambiance anxiogène. Ces oiseaux sont le signe de la mort. Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, une horde de vautours accompagnent Robinson Crusoé, qui appelle la mort de tous ses vœux en raison de sa nouvelle vie pénible sur l’île. Au fil de la narration, les vautours s’acharnent sur un bouc tué par Robinson sur l’île, mais ne dévorent que les parties génitales de cet animal. Cette forme de castration évoque l’expérience de Robinson, qui ne se soucie point de mener une vie sexuelle (avec un partenaire).

 

Gilbert Durand fait remarquer qu’il existe des cultures qui « lient encore de façon plus explicite le cheval, le Mal et la Mort » (Structures anthropologiques de l’imaginaire 71). Ce constat vaut pour Le Roi des aulnes, dans lequel le cheval est étroitement lié à la vie d’Abel Tiffauges. Après avoir été employé comme colombophile, Tiffauges devient un cavalier en Prusse-Orientale. Au fil des pages, le cheval est figuré par le mythe de l’ogre en passant par celui de Pégase. Ce cheval ailé symbolise l’ambigüité de l’être, car il est à la fois terrestre et céleste. Cette ambigüité contamine la vie de Tiffauges. Il est considéré comme inhumain par son entourage, rejeté par la société en raison de ses penchants et de son apparence. Comme un cannibale féroce, ce personnage « aime la viande », « aime le sang » et « aime la chair » (Le Roi des aulnes 112), quoiqu’il se sente à l’aise parmi les êtres humains. Tournier met alors en concurrence la raison et l’instinct, la menace d’anéantissement de l’un par l’autre.

 

Ses récits véhiculent alors l’étrangeté de l’être, voire du monde. Les animaux sont à la fois fascinants et angoissants. Ils constituent surtout un prétexte pour dire la complexité de la nature humaine qui est à la fois euphorique et dysphorique, civilisée mais prompte à la barbarie.

 

 

Bibliographie

 

Desblache, Lucie. Bestiaire du roman contemporain d’expression française. Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise Pascal, 2002.

Durand, Gilbert. Structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod, 1992.

Tournier, Michel. Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Paris : Gallimard. 1967.

—, Le Roi des Aulnes. Paris : Gallimard, 1970.

—, Gaspard, Melchior & Balthazar. Paris: Gallimard, 1980.

 

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