Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

La plante ambivalente: Dévoiler et exploiter l’hideux rhizome de Nymphaea alba L. dans l’œuvre de Paul Armand Gette

November 22, 2018

La plante donne généralement à voir, dans son plein épanouissement, la partie la plus avantageuse de son anatomie : la fleur et souvent le fruit, délicats, colorés et qui possèdent une architecture particulièrement séduisante. Pourtant, loin de cette vision parfaite, les cycles inhérents à la nature, au-delà de leurs effets de surface, relèvent d’un constant aller et retour entre noblesse et laideur. Cette dualité apparaît déjà dans la structure du végétal, qui repose sur une opposition entre les racines s’enfonçant dans le sol et les feuilles et inflorescences, s’élevant vers la lumière. La « double nature » de la fleur entre « séduction-répulsion, guérison-maladie, fraicheur-pourriture » (Roelens 78) est mise en exergue par Nathalie Roelens à propos de l’œuvre de Claude Simon Le jardin des plantes (1997). Elle définit bien ce rapport ambigu face aux espèces végétales, ces dernières nous renvoyant à notre propre disparition. Les éléments qui marquent le caractère éphémère de l’existence dans les vanités et notamment celles propres à la peinture flamande, ne sont-ils pas majoritairement composés de fleurs et de fruits ? Le caractère ambivalent du végétal est également décrit de façon brute par George Bataille, dans son article « Le langage des fleurs » (1970), qui dévoile cette abjection commise par la plante : « Puisée à la puanteur du fumier, bien qu’elle ait paru y échapper dans un élan de pureté angélique et lyrique, la fleur semble brusquement recourir à son ordure primitive » (176).

 

Dans un mouvement similaire, la pratique artistique a, dans certains cas, pour vocation de faire apparaître cette dualité et de la transcrire dans une sorte de basculement, exposant la beauté de ce pourrissement. Sans les matières en décomposition provenant de débris végétaux et animaux, l’humus ne serait pas ce matériau fertile que nous connaissons et ne pourrait pas donner la vie. C’est ainsi que Paul-Armand Gette, à travers la démarche menée pour l’exposition De l’immobilité du voyage (2001) [1], qui a pris place dans l’abbatiale de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu (Loire-Atlantique), utilise la physionomie étrange du rhizome d’un nénuphar pour nourrir sa démarche artistique. L’œuvre ayant pour vocation de s’ancrer dans le site – elle exploite donc ses composants –, en fait son matériau. La quête de départ, qui trouve son origine dans la recherche de la rhyolite [2] se déploie vers le végétal et notamment vers celle que l’artiste appelle « la nymphe blanche » (Gette 10), Nymphaea alba L., bien connue du peintre Claude Monet.

 

« Est-ce le sang d’Actéon cet éclogite philibertin ? »

 

En outre, Paul-Armand Gette explique dans le catalogue qui restitue le projet, qu’en s’appuyant sur certaines sources, il a appris que le rhizome de cette plante aquatique produisait une teinture dont la palette allait du « gris » aux « noirs violacés » (9). Ici, le geste qui consiste à extraire ce rhizome sombre, semblable à une « calcination » (12), correspond à ce dévoilement d’un aspect de la plante restant habituellement dissimulé. Plus encore, cette tige souterraine va servir à colorer l’étoffe d’une robe, qui devient l’un des éléments constitutifs du projet artistique et expose donc certaines propriétés contribuant, en quelque sorte, à réhabiliter son image. En outre, le fait d’associer le rhizome à une « calcination » [3], amène un autre rapport à l’élément végétal enfoui, qui paraît avoir été métamorphosé par le feu.

 

« Merci, cher Arnaud, de cet audacieux rapprochement »

 

Le rhizome ressemble en effet étrangement à du bois brûlé. La « calcination » induit aussi une transformation, procédé qui résulte d’une oxydation ou d’une décomposition. Anne Cauquelin, établissant une analogie entre le réseau et le rhizome, exprime également le rapport de ces deux éléments à la dissimulation : « Aucun des deux, rhizome ni réseau n’est en effet donné au regard de manière immédiate, tous les deux ont à voir avec le caché » (41). Le rhizome est en effet lié au monde souterrain de la plante et, dans le cas de l’œuvre de Gette, à l’univers lacustre, puisque Nymphaea alba L. pousse sur le lac de Grand Lieu.

 

« La recherche des rhizomes rejetés par la tempête »

 

Sonder les profondeurs pour en prélever ce que la plante ne montre jamais, tel est le but que poursuivent l’artiste et l’équipe qui l’accompagne sur ce projet. C’est tout naturellement que le nénuphar glisse vers la nymphe, mouvement qu’on retrouve dans la description faite par Arnaud de la Cotte, directeur artistique de l’association « L’esprit du Lieu », qui participe à l’exploration du site : « Nous avons fouillé les eaux du lac pour extirper quelques rhizomes en forme de calcinations. Nous sommes ensuite passés à la cuisine pour découper les reliques de la belle et les faire bouillir afin d’obtenir la teinture dans laquelle nous avons plongé des toiles blanches » (12).

« Métamorphose ! »

 

Ces toiles vont servir à confectionner la robe de la nymphe, selon des techniques tout-à-fait artisanales, qui rejoignent la tradition des plantes tinctoriales, dont certaines parties servent à produire des teintures naturelles. Ici, le geste qui consiste à prélever le rhizome, étrange, presque hideux et à en faire la substance qui offre ces couleurs si particulières à l’étoffe, permet de révéler une autre facette de la plante, moins connue.

 

« Immersion du tissu »

 

Mais pour que le cycle soit complet, il faut aussi que la fleur soit présente et identifiée, afin qu’on puisse reconnaître d’où provient le rhizome. Et c’est en ce point précis que les effets de l’exploration sont essentiels, puisque c’est en parcourant le lac, que Fanny Pacreau, anthropologue, dévoile une autre pratique autour de la plante :

 

Le jour de notre sortie sur le lac est à marquer d’une pierre blanche. Les Nymphaea alba L. étaient en fleur et Paul-Armand Gette attendait qu’une nymphe émerge des herbiers flottants. Avec une ingénuité à peine feinte, j’arrachai au lac un papirotte [4] et sa longue tige et montrai au promeneur comment, autrefois, les jeunes femmes s’en fabriquaient des colliers. Il me soupçonna immédiatement de « nymphitude » et fit les premiers clichés. (16)

 

« L’occupation des demoiselles… »

 

Les images qui documentent le processus adoptent, d’une certaine manière, certains codes qu’on retrouve dans les carnets scientifiques. Mais ces codes sont ici appropriés par la pratique artistique, qui elle seule est capable de conférer cette poésie à la tige souterraine de la plante et, dans un même mouvement, de la transfigurer. La flore, caractéristique de ce lac de Grand Lieu est exploitée et rejoint le panthéon des nymphes qu’affectionne tant l’artiste. De même que la forme de l’herbier, faisant habituellement référence à des végétaux ayant subi une dessiccation se renouvelle sous une apparence « flottante » (16) et donc bien vivante.

 

L’exploration d’une partie du travail de Gette et de sa restitution montre que les aspects les plus inattendus de la plante peuvent être traités et mis en perspective dans une création artistique. En utilisant les éléments naturels récoltés sur le lieu même, en l’occurrence, la rhyolite et Nymphaea alba L., elle redessine une image du site, qui trouve son origine dans une mythologie à la fois existante et inventée ou prolongée. La nymphe gardienne des eaux s’extrait du lac et se couvre grâce à la substance de son rhizome.
 

 

Notes

 

[1] Ce projet a reçu le soutien du FRAC des Pays de la Loire et de l’Association culturelle du Lac de Grand Lieu ayant notamment contribué à l’édition du catalogue publié par les éditions Joca Seria.

[2] Roche volcanique adoptant des teintes variant du gris au rose et prenant plus rarement une couleur bleue, qu’on trouve notamment dans la région de Nantes.

[3] Calcination est une œuvre composée de papier imprégné de résine vinylique et d’oxyde de fer noir, faisant référence à un autre travail de Paul-Armand Gette datant de 1960 et portant ce même titre.

[4] Le « papirotte » est le nom vernaculaire donné à Nymphaea alba L.
 

 

Bibliographie

 

Bataille, George. « Le langage des fleurs » dans Œuvres complètes I. Paris : Gallimard, 1970.

 

Cauquelin, Anne. Le site et le paysage. Paris : Presses Universitaires de France, 2002.

 

Gette, Paul-Armand. De l’immobilité du voyage. Nantes : Joca Seria, 2001.

 

Roelens, Nathalie. « Le jardin des Délices/Supplices de Claude Simon » dans Houppermans, Jef (dir.). Claude Simon et le jardin des plantes. New York/Amsterdam : Rodopi, 2001.

 

Simon, Claude. Le Jardin des plantes. Paris : Éditions de Minuit, 1997.

Please reload