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Entre raison et passion et jusqu'à l'animal : regard sur l'origine de l'art

August 1, 2018

Au sortir d'un XVIIIe siècle où la science a été mise au centre des réflexions, dénonçant la religion et ébranlant ainsi un certain ancrage spirituel, les penseurs du XIXe siècle, animés par un besoin de redéfinir des mythes fondateurs, s’attellent à expliquer les origines du monde et par là même, les origines de l’art. Nietzsche, dans son ouvrage La naissance de la tragédie (1872), se penche sur l'époque antique et réemploie les figures de dieux grecs pour mener sa démonstration. Il explique les origines de l'art comme s'inscrivant dans un sillon laissé par la friction de la passion contre la raison ou, sous d'autres traits, par « le dualisme de l'apollinisme et du dionysisme »[1] (Lassalle 15). En effet, la naissance de la tragédie se produit selon lui par un juste équilibre entre les forces apolliniennes qui imposent la « grâce de la belle apparence » (Lassalle 15) avec des « formes précises, immobiles, [au] moindre détail bien tracé » (Lassalle 15), et les forces dionysiaques qui ne sont « qu'emportement, expression de l'émotion, subjectivité à l'état pur » (Lassalle 16). Il semblerait que ces enjeux ne se cantonnent pas à l’art grec de la tragédie et existent déjà dans la peinture rupestre du paléolithique supérieur où se dessinent, dès lors, une véritable recherche esthétique, où l’on peut percevoir les préoccupations naturalistes du graphisme mais aussi l’emportement et certains jeux dans les tracés.

 

Cerf, Lascaux, environ 18000 ans BP

 

Nietzsche, qui se veut disciple de Schopenhauer, porte en étendard la dimension tragique de la vie[2] : la conscience de la mort est prédominante dans ses écrits et comme Georges Bataille[3], il la met en lien direct avec l'acte de création, intimant que par la pratique artistique, l'homme cherche une réponse au « problème de l'existence »[4] (Nietzsche, « Essai d’autocritique » 15).

Au regard de certaines figures de l'art pariétal, il apparaît clairement que la rencontre d'où naquit l'art eut lieu entre ces deux forces originelles. L'homme hybride (« le sorcier ») —et les exemples sont nombreux—, en porte les stigmates : il a les yeux grands ouverts, semblant scruter un au-delà, et est animal de la tête, de la queue et probablement du sexe. Le versant animal serait donc générateur de vie et de puissance reproductrice. La tête également gagnerait à s'y engager : le monde des esprits est l'espace transcendantal où la mort n'est plus crainte.

 

Le sorcier, Grotte des trois frères, Ariège, Magdalénien (entre 17000 et 12000 ans BP)

 

Nous retrouvons ici Dionysos, l'« esprit des mystères, de l'irrationnel, de la fusion avec la nature » (Lassalle 15), tandis qu’Apollon vient par la précision du portrait nous en transmettre le témoignage. En fixant ces « formes précises, bien tracées » (Lassalle 15), il « impose sa limite aux débordements de l'imaginaire » (Lassalle 15). L'animal s'inscrit donc en concomitance avec les origines de l'art. Il est une figure positive symbole de notre nature originelle, représentant des temps immémoriaux, et en cela une aura de savoir et de sagesse le nimbe. La figure de l’animal incarnant les notions d'apparition et de disparition[5], il se fait la clé du mystère de notre existence, c'est-à-dire du dualisme monde tangible/monde des esprits, de ce qui existe et ce qui n'existe plus, de la vie et de la mort.

 

Il est troublant de noter qu'après les prouesses graphiques rencontrées à Chauvet dès 36000 ans BP puis à Lascaux quelques 18000 ans plus tard, le style naturaliste disparaît. Emmanuel Guy, dans son ouvrage Préhistoire du sentiment artistique, avance que « la disparition d'un savoir-faire rigoureusement transmis pendant des dizaines de millénaires paraît […] renvoyer à […] la fin d'une civilisation [...] ». D'une certaine façon, la réalité dépasse la fiction et l'acte de résistance contre la mort induit dans le dessin semble avoir disparu : après le magdalénien, des formes simples et abstraites remplaceront « le réalisme photographique »[6] des artistes de Lascaux. À cela fait écho la révolution picturale de la fin du XIXe siècle : le Réalisme est aussi délaissé aux alentours des années 1870 pour les dérives colorées impressionnistes. Les nouveautés picturales avant-gardistes du XXe siècle viendront ensuite prendre le relais, marquant après les romantiques, de nouveau, la fin d'une époque. Comme à la préhistoire, l'abstraction est apparue après que les prouesses graphiques ont atteint leur apogée. Les analogies entre les deux époques, puis avec la nôtre, sont d'autant plus criantes qu'observées en notre début de XXIe siècle, où nous voyons revenir en force l'animal sur la scène artistique contemporaine, elles ont comme un parfum d'actualité. L'humain regarde derrière lui pour convoquer à ses côtés l'altérité, son prédécesseur et probablement son suivant : l'animal.

 

 

Notes

 

[1] Il est intéressant ici d'étayer la théorie de Nietzsche par les citations d'Hélène Lassalle, lorsqu'elle commente les peintures romantiques de Delacroix, mettant en évidence les préoccupations du XIXe siècle.

 

[2] « Pour Schopenhauer, la vie est un torrent qui, de souffrance en souffrance, entraîne les individus à leur mort » (Nietzsche, « Essai d’autocritique » 12).

 

[3] Selon Georges Bataille, la conscience de la mort viendrait chez l’être humain « nous ouvrir à d’autres possibilités que l’action efficace » (32). Entendons par là que la création artistique, tout comme le jeu intervient pour déjouer la fatalité de l'existence.

 

[4] Nietzsche repère 5 réponses au problème existentiel : s'enivrer pour se rendre apte à supporter la lucidité, se faire des illusions (il place ici l'art apollinien), oublier la douleur de l'existence individuelle dans la volonté de communier avec les forces de la nature (nous entrevoyons là Dionysos), le tragique, l'optimisme.

 

[5] Pour Jean-Christophe Bailly « le libre passage de la visibilité à l'invisibilité, […] est comme la respiration même du vivant. » (27)

 

[6] L'expression est empruntée à l'archéologue spécialiste de la préhistoire André Leroi-Gouran.

 

 

Bibliographie

 

Bailly, Jean-Christophe. Le Parti pris des animaux. Paris : Christian Bourgois, 2013.

 

Bataille, Georges. « Lascaux ou la naissance de l’art » dans Œuvres complètes IX. Paris : Gallimard, 1979-2005.

 

Guy, Emmanuel. Préhistoire du sentiment artistique, l’invention du style, il y a 20 000 ans. Dijon : Les presses du réel, 2011.

 

Lassalle, Hélène. « Apollon et Dionysos » dans Ingres et Delacroix, Dessins et aquarelles. Paris : Michèle Trinckvel, 1986.

 

Nietzsche, Friedrich. « Essai d'autocritique » dans La naissance de la tragédie. Fragments posthumes. Paris : Gallimard, 1977.

 

Nietzsche, Friedrich. La naissance de la tragédie. Paris : Christian Bourgois, 1991.

 

 

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