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Au-delà des perspectives anthropocentriques : penser et agir sur la nature, aujourd'hui ?

July 16, 2018

L'essor industriel de la première partie du XIXe siècle a grandement profité du changement structurel de l'économie. En effet, d'abord fondée sur le respect de la Nature, l'économie s'est peu à peu éloignée du système de troc (Mauss) pour établir une organisation de la production à grande échelle, associée à la loi du marché. Éclairé par les changements opérés de l'économie française, Zola se fait l'écho dans Germinal du travail des hommes qui, au sein des compagnies minières, extraient avec ardeur de grandes quantités de minerai afin de faire prospérer la production et faire baisser les coûts fixes. Si l'opposition entre deux types d'exploitants – la Compagnie de Montsou, représentative du grand capital et, de l'autre, l'entreprise Deneulin, modèle de la petite industrie (Gosmann) – dévoile le dépassement des hommes par les forces économiques, quelle image de la relation homme-nature peut-on dégager des analyses interdisciplinaires ? La perspective anthropocentrique a-t-elle encore un sens, face aux impératifs de préservation écologique ?

 

Tout porte à croire que l'humain, au sein de la société, a modélisé la nature dans la mesure où celle-ci a été classifiée, engendrant une typologie des ressources naturelles nommée « système de valeurs » (Claval). La diversité des habitudes et des interdits de consommation dans les sociétés impliquent des ressources qui font qu'une espèce est exploitée par l'homme. L'anthropologie économique révèle que la rareté est un fait de culture. Hors de la nature, la rareté devient une structure sociale fondée sur le système de valeurs. Dès lors, la rareté d'une ressource croît avec l'intensité de son exploitation. Dans cette perspective anthropocentrique, les actions des hommes sur l'environnement doivent être acceptées pour coïncider à l'objectif de performance. Sagoff énonce cependant que la réglementation environnementale doit encadrer les pratiques humaines polluantes afin d'éviter le dépassement de limites écologiques admissibles. En effet, face à ce constat alarmant et désormais reconnu, des propositions de solutions sont avancées et des initiatives voient le jour dans toutes les sphères de la société pour tenter d’enrayer une tendance qui pourrait paraître inéluctable. Pour Chevassus-au-Louis, la volonté de prise en compte de la dimension socioéconomique de la biodiversité et des écosystèmes s’inscrit dans une évolution, entamée depuis une vingtaine d’années, du contexte politique national, européen et international. On peut considérer que le point de départ emblématique de ces réflexions a été l’adoption de la Convention sur la diversité biologique (CDB)[1], signée à Rio en 1992. Néanmoins, à en croire Antheaume et Levet, la prise de conscience que l'homme appartient à la nature a été effective au début du XIXe siècle, faisant écho aux travaux de Darwin. Il est à noter que Jevons[2] illustra ce renouveau par des travaux sur l'épuisement des ressources naturelles, plus particulièrement la ressource « charbon ».

 

Par cette perspective techno-industrielle, l'homme est devenu, non seulement un nouveau loup pour l'homme mais aussi pour la nature qui l'accueille. D'un milieu, berceau de la vie humaine et animale, il en a fait une extension du technicisme, jusqu'à la détérioration des conditions de vie. Au-delà d'un simple état des lieux de l'action des hommes, Naess[3] insiste sur la nécessité de penser autrement l'activisme écologique : remettre en cause la pollution et l'épuisement des ressources est une condition nécessaire mais non suffisante de l'acte critique. L'homme doit comprendre ses modes de vie afin de mieux gérer sa consommation et sa production. Si l'hypothèse de Porter, aussi appelée « dispositif win-win » offre une nouvelle manière d'aborder le lien homme-nature, elle suppose de remettre en cause le postulat négatif de la compétitivité des entreprises et de la course au progrès au détriment de l'environnement. La commission Brundtland[4] s'est alors illustrée par son optimisme : il serait possible d'harmoniser l'économie et l'écologie en facilitant l'institutionnalisation de la stratégie de développement durable.

 

Du point de vue littéraire, la nature writing renouvelle le questionnement du retour à la nature. S'il est vrai que la pastorale et la personnification sont révélatrices des idées que les hommes se font de la nature, peut-on écrire aujourd'hui sur la nature, comme le soulignent Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « sans inscrire en creux la domination humaine » qui s'applique sur elle ? Lawrence Buell montre que le texte environnemental place conjointement les préoccupations humaines à côté de l'environnement. En ce sens, le règne animal et végétal est présenté comme un acteur de l'expérience humaine dès lors que le socle vital est rétabli sur le principe de l'égalité écologique. De même, la responsabilité de l'homme n'est pas niée mais fait partie de l'éthique narrative. À partir d'un imaginaire environnemental, l'écrivain éco-critique retrouve l'aspect sauvage de la nature tout en évitant soigneusement l'écocide. La langue du romancier ou du poète éco-critique est de retranscrire, de donner voix et corps au processus naturel. Comme le souligne Bate, il s'agit de « représenter fidèlement » la nature. Il est alors évident que la perception et la représentation de la nature ne s'effectuent pas en excluant la médiation humaine, mais au contraire, en réinventant des procédés d'aperception de la valeur écologique. Les moyens langagiers « décentre[nt] les configurations habituelles » (Skinner) pour envisager l'agir humain en tant qu'un avantage éthique.

 

Si « la représentation que chacun se fait de la nature détermine la relation qu'il noue avec elle » (Rabourdin 34), la pensée anthropocentrique voit désormais ses propres limites. Face aux impératifs du développement durable imposés par la législation d'une part, et les pouvoirs publics d'autre part, la conception capitaliste de l'environnement ne peut tenir. Force est de constater que l'homme a perdu son pouvoir et que ce dernier revient désormais à la nature. Cependant, le propos n'est pas d'opposer les deux termes, homme-nature dans un tourbillon antithétique mais, au contraire, de faire émerger une nouvelle pensée qui se nourrit des deux : là est tout l'enjeu de la littérature éco-critique qui se définit fondamentalement comme une écriture du décentrement, relativement à une perspective exclusivement anthropocentrique.

 

 

Notes

 

[1] Faisant écho à la première conférence de l'ONU de Stockholm en 1972, la convention sur la diversité biologique (CDB) établit un bilan détaillé de la disparition des espèces et des biotes ainsi que la répartition équitable des profits provenant de ces mêmes ressources. (Maljean-Dubois)

 

[2] William Stanley Jevons est un auteur dont l'ouvrage The Coal Question (1865) est remarquable à deux titres : d'abord, il s'inscrit dans une analyse économique des ressources naturelles, dans un contexte historique qui est celui du développement industriel fondé sur les industries minières britanniques. Par ailleurs, l'enjeu soulevé par ce texte manifeste une vision novatrice pour le XIXe siècle alors que l'on pensait les ressources inépuisables. Jevons montre que l'épuisement des ressources pose non seulement des problèmes de coûts en termes économiques pour les industries mais qu'il était déjà nécessaire à cette époque de repenser la dépendance énergétique pour éviter un déclin de l'économie et, par conséquent, un déclin des structures sociales.

 

[3] L'écologie profonde a été définie par le philosophe norvégien Arne Naess. Il s'agit de mettre au centre des conceptions la totalité des espèces et des écosystèmes. En ce sens, l'humanité est une partie intégrante de l'écosystème.

 

[4] Le rapport Brundtland est issu de travaux de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement constituée en 1983 au sein des Nations Unies. Comme l'indique son premier nom, « le rapport Notre futur commun » est le fruit d'un travail de trois ans, réunissant des responsables et des experts mondiaux autour de la possibilité de trouver une voie de développement pour les pays du Sud tout en favorisant la protection des ressources naturelles. Malgré un impact médiatique modéré, le rayonnement du rapport Brundtland (du nom de Premier ministre de la Norvège) viendrait de la prise de conscience des divers acteurs, leur volonté de changer leurs comportements à moyen terme et, surtout, l'apparition d'un nouveau concept : le développement durable.

 

 

Bibliographie

 

Antheaume, Nicolas. L'évaluation des coûts externes. De la théorie à la pratique. Interrogation sur l'évolution de la comptabilité sociale et sur sa place parmi d'autres systèmes d'information au sein de l'entreprise. Thèse de doctorat, Université de Nice Sophia-Antipolis, 1999.

 

Bate, Jonathan. The song of the Earth. Cambridge: Harvard University Press, 2000.

 

Blanc, Nathalie, Daniel Chartier et Thomas Pughe. « Littérature et écologie : vers une éco-poétique » Écologie & Politique 2.36 (2008) : 17-28.

 

Buell, Lawrence. Writing for an endangered world: Literature, culture, and environment in the U.S. and beyond. Cambridge: Harvard University Press, 2001.

 

Chevassus-au-Louis, Bernard. Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes. Contribution à la décision publique. Rapport du CAS, 2009.

 

Claval, Paul. « Chronique de géographie économique V : les ressources naturelles » Revue géographique de l'Est 10 (1970) : 87-124.

 

Gosmann, Angela. Zola historien de l'entreprise. Thèse de doctorat. Université Sorbonne-Nouvelle, 2010.

 

Mauss, Marcel. Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. Paris : Presses universitaires de France, 1925.

 

Jevons, William Stanley. The Coal Question. London: MacMillan, 1865.

 

Levet, Anne-Laure. Impact économique des politiques environnementales: les effets sur les coûts et la compétitivité des entreprises aéronautiques. Thèse de doctorat, Université Panthéon-Assas, Paris II, 2002.

 

Maljean-Dubois, Sandrine. La Convention de Rio sur la diversité biologique. Colloque de Genève « La diversité dans la gouvernance internationale », 22 février 2013, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01400405/document.

 

Naess, Arne. Écologie, communauté et style de vie. Paris : Broché, 2008.

 

Porter, Michael and Class van der Linde. “Green and Competitive: Ending the Stalemate” Harvard Business Review (1995): 120-134.

 

Rabourdin, Sabine. Replanter les consciences : une refondation de la relation homme-nature. Paris : Yves Michel, 2012.

 

Sagoff, Mark. The Economy of the Earth. Cambridge: Cambridge Press, 1988.

 

Skinner, Jonathan. Ecopoetics 1, 2003.

 

Zola, Émile. Germinal. Paris : Poche, 2000.

 

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