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Joseph Beuys : l’animal sait l’homme

July 6, 2018

 

Par sa performance I like America and America likes me (1974) qui a eu lieu lors de l’inauguration de la galerie René Block à New York, Joseph Beuys entend suspendre le temps des hommes et guetter les signes que lui transmet la bête, un coyote capturé dans le désert texan. Beuys veut engager un véritable dialogue. C’est notamment dans l’œil du coyote que l’artiste allemand cherche une autre façon de percevoir le dominant qu’en tant qu’homme il représente[1]. Quarante ans plus tard, le philosophe Baptiste Morizot, qui a traqué l’ours dans le parc de Yellowstone, la panthère des neiges au Kirghizistan ou encore le loup dans le sud de la France, remarque que « le eye-contact révèle ce que ces animaux comprennent de ce que nous sommes. Ils nous attribuent une intériorité, nous qui peinons tant à leur rendre cette politesse, que leur geste pourtant appelle. » (303)

 

Une sanction remémorative hante également les performances de Beuys. Les multiples ritournelles dont l’artiste fait usage dans sa relation avec le coyote sont une ressource au même titre que l’animal lui-même. Dans une grande part de ses œuvres, l’artiste allemand veut, à proprement parler, transmettre l’expression d’une vibration primitive, laisser voir ou entendre le spectre énergétique d'un langage qui pourrait nous redevenir accessible. Donner la parole à l'animal implique de solliciter une écoute attentive, d’adopter des comportements cohérents et d'user d’outils linguistiques adaptés. L’animal, entre traducteur et médium, maître de « l’archéolangage »[2] (Tisdall 9), mène à une herméneutique de la nature.

 

Pendant la performance, un triangle, que l’artiste fait tinter de temps à autre vient, de son enveloppe cristalline et aiguë, rappeler que l’homme peut aussi apporter de la sérénité dans l'espace de l'échange. Par ailleurs, l'artiste, en jouant sur des intonations et des modulations de sa propre voix, laisse échapper quelques mots-symboles politiques. Il cherche ainsi à s’adresser à l’ambassadeur animal par le « corps » même de sa voix, plus que par le contenu du message qu'elle déclame. Paul Shepard rappelle que l’animal représente un « potentiel vital » que l’homme peut mobiliser comme « une ressource fondamentale » (13). Ce qu’il nomme le « thinking animal » ouvre la voie à un penser animal.

 

Mais le dialogue que cherche à établir Beuys est surtout celui d'une conscience collective avec une autre. L'art permet la (trans)mutation. Non seulement il s’agit par lui de laisser s'exprimer les pratiques les plus diverses, mais encore il doit se fondre avec la politique, l'économie, la biologie et l’écologie. Les éléments de la performance agissent comme des concepts, à l’intérieur d’un débat plurisensoriel. Dans ce qui est un échange avant tout énergétique, certains matériaux ont valeur de transmetteurs, d'autres d’isolants (ce sera le cas notamment du feutre ou de la cire). Le processus imite celui d’une convalescence – écho de celle déjà expérimentée par l’artiste. Le réseau lexical thérapeutique forme la trame de son œuvre. Des croix rouges, apposées, dessinées ou cousues, rappellent les souffrances occultées, fondatrices et formatrices, elles-mêmes conçues comme des préludes au recouvrement, à la guérison, à la possibilité d’une renaissance. En cela, elles concernent autant l’humain que l’animal. Car il est bien question de guérir la société de ses maux et la nature du mal de l’homme.

 

Beuys, dans son laboratoire d’alchimie artistique, est aussi un phénoménologue, guettant le moindre signe, la moindre manifestation et y répondant par des gestes et des signes appropriés. Il investigue, expérimente, éprouve la plasticité des choses afin d’éveiller la conscience humaine à d’autres enjeux que ceux dictés par une instrumentalisation économique et sociale. Il s’agit pour l’artiste, et par l’invention d’un art conçu comme une action sociale ininterrompue, d’aider l’humain à échapper à la perversité d’un processus le réduisant à n’être que l’instrument de ses désirs les plus immédiats, ou le facteur (au demeurant inessentiel) d’une société de la désincarnation et du désengagement.

 

Des artistes, des scientifiques, des penseurs perçoivent dans l'échange avec l'animal la possibilité d'une échappée. Certains philosophes notamment, à l'instar de Jacques Derrida ou de Jean-Christophe Bailly, voient dans l'œil d'un chat pour le premier, d'un chevreuil pour le second, l'occasion d'une expérience certes furtive, mais inaugurale, ouvrant sur une relecture en négatif de l'humain. Tous deux se laissent pénétrer par un regard à la fois radicalement étranger et qui pourtant, dans une réciprocité confuse, ouvre sur un partage du sensible. De manière souvent trouble et pourtant évidente, les consciences, animale et humaine, dont les frontières – plus imaginaires que réelles selon Beuys – deviennent soudain poreuses, se (re)connaissent. Morizot face au loup a d’abord l’impression de participer à un rapport d’homme à homme[3]. Cette formule, qui semble a priori absurde, n’a rien d’anodin. Déjouer l’anthropocentrisme ne revient pas à se déposséder de son humanité, mais, en animal humain, à se remettre à dialoguer avec la pluralité du vivant. L’œuvre de Beuys, qui cherche d’abord à réhumaniser l’homme grâce à un véritable transfert animal, reste celle d'un bâtisseur qui entend réunir des éléments de toute nature, choisis avec soin, pour laisser advenir le territoire d'une réconciliation historique. Et ce territoire a pour but ultime de capter, selon les termes de l'artiste, « l'esprit du coyote, […] si puissant que l'homme ne peut comprendre ce qu'il est ni ce dont il est capable, dans le futur, de faire pour l'humanité » (Descola 12). Est-ce là l’une des expressions du mouvement créatif du devenir[4] qui, dépassant l'aporie d'une mimésis stérile, permet à l'homme d'atteindre une forme de réalité animale ?

 

Si Beuys se sent lui-même animal, la réconciliation avec celui-ci passe par un dialogue, l’exercice d’une diplomatie. Il s’agirait d’envisager pleinement le devenir animal pour réussir à se ressaisir de l’humanité de l'homme.

 

Joseph Beuys, I Like America and America Likes Me, New York, 1974 (photographie Caroline Tisdall).

 

 

Notes

 

[1] Ceci n’est pas sans rappeler L’Œil du loup (1984), un texte de Daniel Pennac destiné aux jeunes lecteurs, jouant sur l’enchâssement des histoires et des regards entre un vieux loup borgne enfermé dans un zoo et un enfant orphelin. Comme Beuys face au coyote, l’enfant, enfonçant son regard dans celui de la bête, peu à peu s’évade du lieu de la cruauté humaine.

 

[2] « Au-delà du langage défini comme expression verbale existe un monde de sons, d’impulsions de formes, un archéolangage de sons primitifs dépourvus de contenu sémantique, mais chargé de significations se situant à des niveaux totalement différents. » (Tisdall 9)

 

[3] Morizot cite par ailleurs ce témoignage rapporté par un pasteur nomade à l’ethno-éthologue Nicolas Lescureux : « Je parle du loup à mes enfants. [...] C’est pour qu’ils soient attentifs, sinon c’est pour comparer avec l’homme... Par exemple, les parents des hommes donnent tout ce qu’ils ont à leurs enfants, tout ce qui est là, tu le prépares pour les enfants. Les loups c’est pareil, quand ils mangent au champ, ils ne digèrent pas, ils reviennent au terrier et ils vomissent... Oui, il est subtil (kyran), il est prédateur, ça ressemble. » (Moriceau et Madeline 117)

 

[4] « C'est une manière de dire que l'homme ne devient pas réellement animal, mais qu'il y a cependant une réalité démoniaque du devenir animal de l'homme. » (Deleuze et Guattari 309)

 

 

Bibliographie

 

Bailly, Jean-Christophe. Le Versant animal. Paris : Bayard, 2001.

Beuys, Joseph. I like America and America likes me. 1974.

Deleuze, Gilles et Guattari, Felix. Mille Plateaux. Paris : Minuit, 1980.

Derrida, Jacques. L'Animal que donc je suis. Paris : Galilée, 2006.

Descola, Philippe. Par-delà nature et culture. Paris : Gallimard, 2005.

Moriceau, Jean-Marc et Madeline, Philippe. Repenser le sauvage grâce au retour du loup. Les sciences humaines interpellées. Caen : Presses universitaires de Caen, 2010.

Morizot, Baptiste. « Les Diplomates. Cohabiter avec un prédateur sauvage à l’anthropocène » Revue Semestrielle du Droit Animalier (2014) : 295-333.

Pennac, Daniel. L’Œil du loup. Paris : Nathan, 1984.

Shepard, Paul. The Only World We've Got. San Francisco: Sierra Club Books, 1996.

Tisdall, Caroline. Joseph Beuys Coyote. Paris : Hazan, 1988.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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