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Des fuyards dans une forêt ensorcelée en littérature face à des fuyards près d’un lac pollué bien réel : à 75 ans d’écart, deux visages d’une réserve naturelle

June 8, 2018

Dans « La forêt »[1], l’avant-dernière nouvelle du Règne végétal (1981), Pierre Gascar s’inspire de ses propres expériences pour peindre l’évasion de trois prisonniers français à travers une forêt en Bavière, en pleine Seconde Guerre mondiale. Le narrateur et ses compatriotes, s’enfuyant avec précipitation d’un camp de prisonniers allemand, ressentent très vite qu’ils sont des étrangers dans cet endroit naturel qui se métamorphose pour eux en un bois enchanté, où les arbres, les colonnes du temple forestier, communiquent avec le ruisseau et où les cerfs sont les gardiens invisibles de la sacralité du lieu.

 

Au fur et à mesure, les protagonistes découvrent que la forêt est en fait une réserve naturelle, ce qui redouble la position marginale des fugitifs à la fois évadés et intrus :

 

Situation doublement irrégulière : en nous évadant d’un camp de prisonniers de guerre, nous venions de nous introduire clandestinement dans la société allemande, où nous figurions des éléments étrangers, indésirables. Dans cette forêt, notre « marginalité » s’accentuait : nous y violions en plus le domaine des bêtes. (130)

 

L’adversaire n’est plus l’oppresseur allemand —des êtres humains qui se sont mués en ennemis par un caprice de l’histoire— mais la nature, dont l’homme viole de longue date l’intégrité. « L’autre » est désormais une réalité naturelle rappelant aux fugitifs leur isolement dans cet endroit qui appartient aux animaux, où les arbres assument le rôle de dominateurs et où même la hauteur de la futaie prend un air écrasant. Le « sentiment de non-admission » (135) que les fuyards y éprouvent est encore renforcé par la rencontre avec un garde-chasse chargé de défendre la liberté des animaux de la réserve —projet assez paradoxal, mais, remarque Gascar, dans le passé, l’amour pour la nature et le souci de sa préservation n’ont jamais manqué de coexister avec les plus grandes inhumanités guerrières. Dès l’affrontement avec cet homme qui, pour les fugitifs, semble appartenir à une époque lointaine, la forêt devient un endroit hanté, où, à travers un imaginaire qui désigne l’ensorcellement par des métaphores, Gascar montre comment les violences de la guerre cèdent la place aux châtiments des contes. Condamnés à toujours tourner en rond et se croyant poursuivis par certains arbres qui prennent des traits humains, les évadés doutent de plus en plus de la réalité de ce monde naturel sur lequel les règles de la logique n’ont plus aucune prise et qui ne cesse de rappeler aux hommes qu’ils n’y ont pas leur place.

 

J’imagine que c’est de ce même sentiment de non-admission que souffrent les réfugiés qui séjournent actuellement dans la réserve de Puythouck, à Grande-Synthe, dans les environs de Dunkerque. Ayant fui la guerre qui sévit dans leur pays natal, ces hommes, femmes et enfants, majoritairement kurdes, ont trouvé refuge dans cet endroit naturel qui constitue pour eux, comme c’était le cas pour les prisonniers français de la nouvelle de Gascar, un lieu de passage entre les violences guerrières et la liberté qu’un grand nombre d’eux espèrent trouver au Royaume-Uni. Car, obligés de se cacher dans la nature pour échapper aux poursuites lancées par les autorités —non pas allemandes comme tout à l’heure, mais françaises cette fois—, les réfugiés n’y mènent nullement la vie bucolique que leurs tentes pourraient laisser supposer. Pourtant, ils y entretiennent un rapport assez particulier avec cet environnement où ils vivent avec un minimum de biens, souvent selon un mode de vie boy-scout, en intimité physique avec la terre, les arbres et les végétaux. Et c’est là précisément le principal argument de l’État pour chasser les réfugiés de cette Réserve naturelle régionale de Grande-Synthe où ils ont fait intrusion. Constituée de grands espaces boisés et d’un lac vestige de l’exploitation de sables, cette zone récente (les premiers arbres ont été plantés en 1972) a été aménagée pour servir de tampon, afin de préserver les citadins de Grande-Synthe de la pollution produite par les grands complexes industriels avoisinants. Même si elle abrite aujourd’hui un grand nombre d’oiseaux nicheurs, de papillons aussi et une large diversité d’espèces végétales, la réserve a donc paradoxalement en premier lieu vu le jour pour améliorer la vie des hommes qui vivent dans ses environs. Actuellement « [c]entre d’initiation à l’environnement, les parcelles pédagogiques, sentiers de promenade, club de voile, intensifient la vie -toujours liée d’une façon ou d’une autre à la nature »[2]… mais pas celle des réfugiés, qui se baignent dans et cuisinent avec l’eau stagnante du lac entretemps fortement polluée par les rejets industriels des usines chimiques et nucléaires de la région. Si pour les réfugiés la réserve commence à se métamorphoser en un bois hanté, ce n’est plus parce qu’elle est, comme c’était le cas pour Gascar, un univers coupé du monde environnant qui « se situait hors du monde de la guerre [… et] où le temps semblait s’être immobilisé » (132-133). La guerre généralisée que l’homme industrialisé fait à la nature n’épargne pas les réserves naturelles et ignore les frontières, sauf quand il s’agit de refouler des réfugiés.

 

 

Sur les rives du lac, une tente et des cendres fumantes trahissent la présence de réfugiés dans la réserve de Puythouck. Cette scène ensoleillée et idyllique cache en fait une existence dure dans un monde pollué et hostile.

 

 

[1] Gascar, Pierre. « La forêt ». Le Règne végétal. Paris : Gallimard, 1981.

[2] Voir : http://www.ville-grande-synthe.fr/ville-durable/premiere-capitale-biodiversite/reserve-naturelle-regionale/. 

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