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Archéologie d'une conscience corporelle

June 4, 2018

Depuis l’Antiquité, la représentation du corps persiste à travers le temps, des civilisations égyptienne et mycénienne jusqu’au Moyen-Âge. Puis l’Art de la Renaissance a transformé le corps par un simple cube de marbre, un corps géométrisé par la pierre, une figure régulière et blanche. Selon Michel Foucault, le corps humain est devenu « l’acteur principal de toutes les utopies » [1]. Les sculptures à la forme de corps humain grandeur nature de l’artiste britannique Antony Gormley (né en 1950), questionnent l’humanité, l’espace et la communauté : « Ce dont nous pouvons être sûrs, c’est que nous avons un corps et une conscience. Ce terrain commun de l’incarnation est le point de départ qui véhicule mon art. Nous avons tous un corps, c’est la condition matérielle pour être un humain ».

L’œuvre Field (1989-2003) [2] se compose d’un champ massif de figures en terre cuite qui remplissent entièrement l’espace donné ; selon

Gormley, elles sont « comme un organisme vivant, et comme l’eau, elles s’installent, elles n’organisent pas l’espace ». Formée à partir d’une petite boule d’argile, chaque figure est représentée debout avec deux yeux ; ce sont les yeux, qui leur donnent une profondeur, comme une conscience ; Gormley évoque les Tibétains qui voient la conscience comme logée dans l’infinité obscure de nos propres corps. L’artiste décrit les figures comme étant « excitées par le feu, sensibilisées par le toucher et rendues conscientes en recevant des yeux » [3]. Il s’agit de comprendre la façon dont l’humain, le corps habitent un espace, en interrogeant comment chacun occupe un espace social, car le corps reste une continuité, un corps collectif.

 

            Il est question de la condition humaine et d’identités culturelles, posant des interrogations anthropologiques et archéologiques. Gormley joue avec la société en ce qu’elle a d’individuel et de collectif. Edmund Husserl l’exprime dans cette fameuse phrase : « Toute conscience est conscience de quelque chose ». Car la découverte de soi ne se fait pas la quête en soi-même, mais par le monde, dans le monde, par l’immersion dans le monde. Jean-Paul Sartre écrit : « Être, dit Heidegger, c’est être-dans-le-monde. Comprenez cet “être-dans” au sens de mouvement. Être, c’est éclater dans le monde, c’est partir d’un néant de monde et de conscience pour soudain s’éclater-conscience-dans-le-monde. Que la conscience essaie de se reprendre, de coïncider enfin avec elle-même, tout au chaud, volets clos, elle s’anéantit. Cette nécessité pour la conscience d’exister comme conscience d’autre chose que soi, Husserl la nomme “intentionnalité” » [4]. L’œuvre nous interroge sur l’identité de notre société et notre rapport aux autres.

            Cette multitude de statuettes abstraites formée directement avec de l’argile brute, une matière primitive s’oppose à la technique, à la modernité, au progrès excessif. Gormley utilise des morceaux d’argile pressés et arrondis par les moyens les plus fondamentaux qui témoignent d’une tradition indigène de l’Earth Art. L’installation vise à lier les hommes à la terre, une matière déjà utilisée dans les civilisations préhistoriques et archaïques. Le manque d’intérêt pour ces cultures indigènes supposées détruites par la colonisation et la globalisation réduit l’incidence des traditions culturelles sur les façons dont ces sociétés se sont transformées. Il semble important de reconnaître l’importance et la différence des identités régionales, d’honorer ce que le colonialisme n’a jamais reconnu : les structures fondamentales de la « pensée sauvage » [5]. Comprendre que l’homme primitif peut faire figure de médiateur entre notre civilisation et l’environnement naturel. La notion de « structure » développée par Claude Lévi-Strauss est remise en cause par le néo-libéralisme, avec son culte de l’individualisme ; le postmodernisme, avec ses « catégories essentialisées » et autres formes d’ambiguïté ; et enfin les divers mouvements pour lesquels les « structures » dominantes sont à abattre : un monde anti-structurel [6]. L’œuvre est un réservoir de pensée, mais a aussi une résonance avec la mémoire et le passé colonial. Car les formes humaines ont de tout temps existé, figures de culte qui jouaient un rôle dans les modes de vie indigènes, les structures mentales de la « pensée sauvage », « un attribut universel de l’esprit humain : la pensée à l’état sauvage qui est présente dans tout homme — contemporain ou ancien, proche ou lointain — tant qu’elle n’a pas été cultivée et domestiquée à des fins de rendement » [7].

 

            Au-delà du corps en tant qu’entité seule, Gormley pose la question de notre avenir collectif et de notre responsabilité envers le futur en essayant d’inscrire une trace de la présence humaine dans un monde en mutation, où la présence humaine devient totalement insignifiante dans le monde scientifique, rationnel et globalisé d’aujourd’hui, en rappelant qu’il n’y a qu’une seule humanité. Car comme le disait Lévi-Strauss, « il ne s’agit pas d’embrasser l’avenir en sacrifiant son passé » ; rester proche de nos mythes fondateurs est, selon lui, une « façon unique de penser les problèmes de l’homme moderne » [8]. Une œuvre qui nous amène à réfléchir à la place des hommes en tant qu’espèce en surpopulation, envahissant les territoires : une destruction continuelle de notre environnement naturel dans un monde surpeuplé, courant à sa propre perte. Il s’agit de valoriser l’action humaine dans sa capacité réelle à contrôler notre propre avenir.

 

            L’installation tente à rappeler qu’en tant que spectateurs, nous sommes des agents du futur. Face au risque majeur de voir les « différences » s’effacer à jamais sous l’emprise de la globalisation et en constatant les mutations intervenues depuis, on peut constater combien les mondes traditionnels s’effacent. La tradition semble quasiment engloutie sous l’uniformité de ce que l’on appelle le « progrès » et « s’y intéresser est l’une des dernières pistes pour demeurer humain », disait très justement Lévi-Strauss [9]. Ce qui est en jeu, c’est l’idée d’un regard renouvelé ; non pas une histoire figée, mais au contraire une histoire qui invite au dépassement. Les esprits des ancêtres sont les esprits des générations à venir. Nous sommes tous la couche consciente de cette stratification de l’esprit que nous appelons l’être humain. L’humain est intégré à un réseau de racines, une généalogie [10] que Gormley tente d’interpréter en réconciliant l’art avec le corps social, dans le but de revenir à ce lien que la postmodernité a rompu par son abstraction, son excès et finalement son élitisme.

 

 

Notes

 

[1] Foucault, Michel. Le corps utopique : suivi de Les hétérotopies. Paris : Lignes, 2009.

 

[2] Gormley, Antony (né en 1950). Field, 1989-2003, terre cuite, installation, dimensions variables. Installation réalisée en Amérique du Nord, en Asie et en Europe par des populations locales.

 

[3] Gormley, Antony. Antony Gormley. Londres : Phaidon, 2010.

 

[4] Sartre, Jean-Paul. Situations. Paris : Gallimard, 1947, 1964 ; dans cet extrait de Situation I, Sartre rend compte de sa conception de la conscience directement héritière de la pensée du père de la phénoménologie, Edmund Husserl.

 

[5] Sur ce sujet, on consultera Lévi-Strauss, Claude. Tristes tropiques. Paris : Plon, [1955] 1999.

 

[6] La notion de « structure » se reporte à l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale (1958).

 

[7] Lévi-Strauss, Claude. La pensée sauvage. Paris : Plon, [1962] 1990 (Texte de quatrième de couverture).

 

[8] Lévi-Strauss, Claude. L’autre face de la lune. Paris : Seuil, 2011, p. 149-156.

 

[9] Lévi-Strauss, Claude. L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne. Paris : Seuil, 2011.

 

[10] Cf. Pacotte, Julien. Le réseau arborescent, schème primordial de la pensée. Paris : Hermann, 1936.

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