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Itinerrance d'un souvenir hiémal[1]

April 27, 2018

À…[2] 

 

On[3] me[4] disait qu’elle[5] chérissait la nature, qu’elle plantait des arbres, qu’elle cultivait religieusement un petit jardin. On me disait aussi qu’elle tenait de ses ancêtres une boussole, qui s’est éteinte pendant son inéluctable randonnée dans la forêt de Jina. Elle avait un prénom de fleur, et elle m’en a choisi un.

 

LES ROSES ? Est-ce en hommage à son absence que, ce jour, à mon tour, je les porte dans mon cœur ?  Je ne saurais trop y répondre ! L’hivers 1992, ma mère m’a mise au monde. Au fin fond d’une forêt égarée au milieu de nulle part.

 

Partout dans le monde, j’ai cherché la forêt de Jina où je suis née, où ma mère est morte ; à ce jour, je ne l’ai pas trouvée. En revanche, toujours dans mes rêves, une voix me demandait : « dessine-moi une forêt ». Et, gamine, j’ai appris à habiter les couleurs. Enfin, disons que je me suis retrouvée dans les bras de la nature. Surtout dans les fleurs qui pleuvaient de leurs paupières, attente et aurore. Petite, je rêvais de Jina.

 

« Portrait de Jina en petite fille, ou les roses sont -elles sujets de fantasme ? »

 

La forêt de Jina, dit-on ! Au nord-ouest d’un pays lointain, dit-on ! Sous un arbre érubescent, dit-on. Au bord d’une rivière des plus diaphane au monde, dit-on.

 

Une nuit[6].

 

Une nuit hiémale. En ermite ? Non, accompagnée, peut-être ! Enfin, je ne sais. Probablement, seule, dirais-je. Elle m’a mise au monde et elle m’a choisi un prénom de fleur. Églantine, dit-on.  

 

 

Arrêt sur fragment de souvenir I : « Se mirer dans le portrait de ses Églantines »

 

J’ai ouï-dire qu’elle aimait les fleurs. Surtout le jasmin. A-t-elle choisi la forêt pour y rendre l’âme ? Ou est-ce un pur hasard[7] ? En réalité, je l’ignore. La nature en hiver est d’un charme secret mais, elle ne saurait être l’amphitryon d’une femme accouchant seule, dans l’abandon, sous un arbre, au bord d’une rivière.

 

Arrêt sur fragment de souvenir II : « Entre la fleur & la fleur : accouchement, in illo tempore »

 

Jina[8], est-ce une déesse ? Me demandai-je. Apparemment, non. Mais, ma mère m’a mise au monde par une nuit d’hiver toute seule au bord d’une rivière à la forêt et elle m’a confiée à Jina. La déesse de la vie malgré tout[9]. C’est comme ça que je l’appelle, c’est ainsi que je l’imagine. C’est ma conception de Jina. Forêt lointaine[10]. Orphelin souvenir d’une mère. Une rencontre. Puis plus rien. Jina, j’ignore si tu existes vraiment. Ton nom n’est pas inscrit sur mon acte de naissance. Mais, je m’abstiens de penser au vide artistique que tu laisses dans ma carte géo-senti-mentale. Qui l’aurait cru ? Ma mère te vénérait au point de t’avoir confié sa propre progéniture.

 

« Au rendez-vous manqué des arbres & du mort-né »

 

Jina, je n’ai plus la force pour ratisser l’univers à ta recherche. Mais, un jour, je viendrai me recueillir au bord de ta rivière au pied de l’arbre qui m’a vue naître, une nuit (dixit la mythologie écrite à plusieurs, transmise d’une contrée à l’autre, à propos d’une naissance-mort[11]).

 

Jina, si tu existes vraiment, souviens-toi de ne pas oublier à quelle heure de la nuit je suis née. Toi seule, tu le sais. Toi seule, témoin discret de ma naissance malgré le froid glacial d’une nuit de février. Jina ! Dis à ma mère, si un jour son souvenir viendrait flâner dans tes sentiers pour s’enivrer des odeurs embaumées de tes fleurs cendrées, qu’on me disait que je lui ressemble, qu’elle me manque et que moi aussi, j’ai une tendresse pour les fleurs qu’elle aimait tant.

 

Jin-n-n-n-n-n-n-n-a-a-a-a-a-n-n-n-n—a-a- [12]! Si tu existes vraiment, je te prie de bien vouloir dire à ma mère que j’ai passé toute ma vie à la recherche d’une forêt ou elle s’est perdue par une nuit d’hiver pour me mettre au monde et simplement mourir.

 

 

 

[1] Qui n'en est pas un !

[2] À la mémoire de ma mère

que je n’ai eu ni le temps

ni la chance de voir et de connaître.

À ses yeux ébènes,

À son sourire jocondien,

À son silence éternel qui me ruine,

À son absence mortifère,

À Jina et au Jasmin

Espérant pouvoir les retrouver

UN JOUR

Peut-être !

[3] Ce texte est un hypertexte. En réalité, le texte principal et les notes en bas de pages s’interposent et se superposent. Le lecteur peut choisir la bonne manière pour lire le texte.

[4] Églantine, N. 26 ans, née à la forêt de Jina, et vit à Paris. C’est moi.

[5] Rose. Tout court. Décédée à 45 ans. Ma mère.

[6] D’après des sources invérifiables, je suis née une nuit d’hiver.

[7] Le hasard fait bien les choses, dit-on. Mais, « un coup de dés jamais n’abolira le hasard » dira Stéphane Mallarmé. Pour le « Maître » dont le navire fait naufrage, Mallarmé nous apprend qu’inutiles étaient les dés lancés dans la mer pour défier un ciel déserté. Le hasard ? Tantôt j’y crois, tantôt pas du tout. Entre temps, j’interpole les mots comme les couleurs et j’extrapole, aussi.

[8] Je dis et j’écris Jina sans certitude aucune. Peut-être, ai-je mal entendu ? Ou prononçai-je mal son nom ? Peu importe.

[9] Jina est une déesse. Sachez-le. Elle ne figure pas certes dans le dictionnaire des mythologies. Mais, elle est, à mes yeux, la déesse de la vie malgré l’hiver amertumant la solitude d’une femme accouchant sous un arbre dans la lourdeur d’un passé que je ne saurais fouiller.

[10] Dit-on, sauf que je n’en suis pas sûre.

[11] Drôle de sensation que d’assister en spectateur à une tranche de sa propre vie s’écrire par et à travers les autres !

[12] Malaise dans l’invocation de Jina.

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