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La forêt érotique

February 1, 2018

Lors de l’acte sexuel, l’être humain serait à son plus sauvage, et deviendrait même animal. Quand l’instinct prend ainsi le contrôle, nous devenons interstitiels et indéfinissables, tout comme les espaces sauvages eux-mêmes. Non seulement ledit « sauvage » et la sexualité semblent ainsi liés, il y a souvent un eros palpable qui imprègne les représentations littéraires et culturelles des espaces conçus comme sauvages… dont la forêt.

 

Les lieux forestiers participent justement à créer une certaine atmosphère sensuelle dans le recueil de nouvelles érotiques Travaux manuels. Avec « Bière, chalet, poésie de l’hiver » de Sara Lazzaroni, nous quittons le monde civilisé pour un chalet « situé au bord d’un lac »,[1] là où aucune route ne se rend. Au lieu d’être immédiatement érotique et interdit, la description du lieu dévoile une atmosphère plutôt sensuelle. La forêt environnante est magique. Ici, « il reste encore des miettes d’étoiles éparpillées ».[2] L’incipit de Lazzaroni rappelle d’abord les courants de la nature pastorale :

 

Un mince filet d’eau s’écoule entre les lèvres pétrifiées d’un ruisseau. En se mettant à genoux, les mains repliées en forme de coupole, on peut boire à même le sein généreux de la forêt. Les troncs maigres tiennent lieu de tanières aux milieux de petites créatures qui remuent silencieusement, tapies dans la neige.[3]

 

Le lexique, qui pourrait tout de même être pudique dans un récit non-érotique, vient évoquer, lentement mais sûrement, la qualité de sauvagerie des actes qui s’y dérouleront bientôt. Sèmes hétéroclites ou champ sémantique parfaitement érotique? La forêt revêt ici des « lèvres »,[4] évoquant le sexe féminin. Elle invite à boire en son « sein »,[5] dénudée et offerte. La femme s’agenouille devant la Mère Nature, ses mains en « coupole »[6] connotant la matrice féminine, vaisseau de la vie.

 

La nouvelle devient dès lors éminemment sensuelle. Les ébats sexuels ne sont d’ailleurs jamais relatés. On se tient plutôt à la mention d’une cabane énigmatique sur la rive opposée, lieu de l’éventuelle rencontre des amants :

 

- Je m’en allais en face. Il y a une cabane abandonnée. Il faut faire le tour du lac à pied.

Ils se taisent.

 

- Tu veux venir? propose-t-elle.

Et il la suit.[7]


Ainsi, dans cette nouvelle, la forêt semble être intrinsèquement liée à l’eros sensuel. Elle fait figure de l'interstice poreux et mousseux où les sujets du sexe et de la sauvagerie s’entremêlent. Il semble que ce soit l’espace forestier lui-même qui impose la sensualité au récit, comme si son essence sauvage inspirait aux personnages un désir sexuel, voire une liberté sexuelle. D’autres nouvelles du recueil sont investies de ce même eros proprement forestier. La définition du « sauvage » doit-elle ainsi s’allonger – s’étendre et lentement se dilater – pour inclure, non seulement l’éloignement des centres urbains, mais aussi cette retrouvaille avec la bête sexuelle qui se cache dans ses profondeurs ombrageuses?

 

 

[1] Sara Lazzaroni, « Bière, chalet, poésie de l’hiver », dans Stéphane Dompierre (dir.), Travaux manuels, Montréal, Québec/Amérique, 2016, p. 60.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid, p. 69. 

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