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Forêt fantastique dans L’Heure du loup d’Ingmar Bergman

January 22, 2018

Le peintre Johan Borg crée des dessins monstrueux qui quittent leur support. Devenus réels, ces démons l’empêchent dans sa création. Lorsque l’art devient la vie, et le peintre, qui ne vit qu’à travers son acte créatif, ne peut plus créer, ces personnages maléfiques entrainent leur créateur dans leur danse macabre dans la profondeur du labyrinthe sylvestre.

 

Dans l’imaginaire scandinave folklorique, l’heure du loup est le temps nocturne mystique où les enfants naissent et les vieux meurent. À cette heure, dans la forêt aux arbres courbés, Alma, enceinte, cherche son mari Johan. Elle suit la direction de la rivière. Une lumière forte l’aveugle. Les branches l’empêchent d’avancer et elle se prend les pieds dans les arbres morts tombés dans l’eau. Si ces images animées se figeaient, nous pourrions nous croire face à l’œuvre de Caspar David Friedrich Forêt en fin d'automne[1], tant l’atmosphère mélancolique et la disposition figurale de l’image cinématographique l’évoquent.

 

Alma retrouve Johan. Effrayé et perdu, il s’accroupit dans ses bras. Avec une grande tendresse, elle lui caresse la tête. La composition de deux corps fait allusion à la séance heureuse de croquis au début du film, durant laquelle Johan dessine Alma dans la position de la femme du tableau L’Entrée des croisés à Constantinople d’Eugène Delacroix. Dans l’œuvre de ce peintre français, la figure féminine tient un corps et les deux figures en fusion contrastent avec leur entourage agité : des hommes, des femmes aux bras levés et des cavaliers menaçants sur des chevaux. Ils forment un refuge au milieu de la calamité ou, comme l’exprime Baudelaire au sujet de cette œuvre de Delacroix : « tout y est tumultueux et tranquille »[2]. Lors de cette séance du croquis, Alma reprend la position de la femme dans le tableau, mais ce n’est que dans la scène dans la forêt que la figure de deux corps de l’œuvre de Delacroix se complète. Comme la femme étalée dans les bras féminins de la peinture du peintre français, Johan est épuisé et Alma le soutient. La figure de Delacroix est ainsi déconstruite, morcelée dans le temps cinématographique, et se trouve complétée dans la forêt, comme un miroir brisé dont les fragments se remettent à leur place. Ce plan cinématographique reconstruit ainsi pour un bref instant l’image d’un amour tendre du tableau de Delacroix, qui se forme dans cet espace-temps de la forêt tumultueuse, hantée par les démons devenus vivants.

 

La forêt est le miroir des perceptions des personnages où la réalité et le fantasme se forgent en image cinématographique. Mais cette image ne peut pas persister dans cet univers sylvestre troublé, où l’espace physique labyrinthique se transforme en espace psychique dans lequel la peur de Johan se cristallise lorsque ses démons apparaissent. Il disparaît à nouveau à travers un fondu enchaîné, figure de mouvement et de disparition. L’image-mouvement du couple se métamorphose en image de la mort métaphorique du peintre, quand Johan, séparé d’Alma, rejoint définitivement ses démons dans la forêt.

 

L’imaginaire sylvestre est ici à la fois créateur et destructeur. Il récrée pour un bref instant l’union du couple du tableau de Delacroix pour la déconstruire aussitôt. Dans sa profondeur labyrinthique, le peintre rencontre ses démons et la mort l’atteint.

 

 

[1] Forêt en fin d'automne (Eau sylvestre, forêt d'automne) (1835) nous donne à voir une forêt aux arbres morts à la couleur dominante marron-rougeâtre. Au premier plan un arbre est tombé dans l’eau. Est-ce un lac, une rivière ou l’eau qui reste après la pluie ? Qu’importe, c’est une eau stagnante, morte. Les branches courbées sortent de l’eau et leurs reflets y peignent des motifs dissous. À l’arrière, les branches forment des motifs ornementaux en laissant passer la lumière qui illumine une forêt lointaine, brumeuse et endormie. En tant que lieu mélancolique, de la perte des repères, on ressent cette « tragédie du paysage » évoquée par le sculpteur David d’Angers au sujet de l’œuvre du peintre.

[2] Charles Baudelaire, Baudelaire journaliste: Articles et chroniques, https://books.google.ca/books?isbn=2081259591, consulté le 30 avril 2017.

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