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Les saints de la forêt dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine (v. 1261-1266)

January 10, 2018

Au Moyen Âge, de nombreux hommes choisirent la forêt pour se retirer du monde et approcher Dieu. Fertile et boisée, calme et reposante, la forêt était un lieu idéal pour l'autosubsistance et un espace propice à la méditation. Pour les saints, la forêt invitait à la vie contemplative. Comme l'évoque le dominicain Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée, compilation médiévale du XIIIe siècle regroupant la vie des saints, la forêt condensait tous les bons ingrédients d'une vie offerte à Dieu. Elle contenait la graine des bonnes œuvres, la noirceur de l'humilité et la douceur de la dévotion. La forêt, réputée comme un endroit malfaisant peuplé de brigands et de monstres légendaires, devenait un lieu de pénitence et de révélation. Dans cet espace hostile, obscur et broussailleux, les saints vaquaient continuellement à la contemplation. Ils voyaient avec les yeux de l'âme toute la création de Dieu.

 

Il faut tout d'abord souligner que les forêts se trouvaient sous la protection bénéfique de saint Sylvestre. Jacques de Voragine souligne que ce prénom venait de sile signifiant lumière et de terra terre, soit de silva et Theos se traduisant par la forêt et Dieu. Il dit encore que sylvestre signifiait le vert dans la contemplation des choses célestes, l'agreste par la culture de soi-même, l'ombreux pour refroidir la concupiscence et couvert de bois en référence aux arbres du ciel.[1]

 

Comme le révèle la Légende Dorée, une foule de saints se réfugièrent dans les forêts pour mener une vie ascétique et contemplative. Ils se mirent à construire des ermitages d'une grande simplicité, puisant dans la nature toutes les ressources nécessaires pour vivre dans la plus parfaite solitude. Ainsi, saint Bernard, ce jeune serviteur de Dieu, vécut très pauvrement dans la forêt. Chaque jour, il se nourrissait de ce qu'il trouvait. L'eau des rivières était sa seule boisson et ses repas quotidiens se limitaient à des potages faits d'eau et de feuilles de hêtre. Saint Bernard disait que sa connaissance de l’Écriture sainte, il l'avait acquise par la méditation et la prière dans les forêts et les champs. Pour lui, les chênes et les hêtres étaient ses seuls maîtres.[2]

 

La forêt constituait un refuge, elle était le « désert de l'Occident médiéval » selon l'expression de Jacques le Goff.[3] Les saints l'affectionnaient pour son immensité et sa force, pour sa faune et sa flore abondante, pour ses trésors cachés et son silence infini. Saint Léonard, voulant goûter aux joies de l'érémitisme, suivit ce mouvement fécond.[4] Il se retira dans une forêt proche de la ville de Limoges et vécut humblement, tout en pratiquant les œuvres de mortification, de pénitence et de prières.[5]

 

La forêt était également réputée pour sa faune prodigieuse. Elle regorgeait d'un monde de merveilles, créatures fascinantes ou monstres fabuleux. Dans la vie de saint Paul, les animaux de la forêt apparaissent tour à tour comme des êtres bienveillants. En effet, un jour, saint Antoine - moine ermite vivant dans la forêt - se mit en route pour trouver saint Paul. À trois reprises, il fut aidé par de curieux guides. Il rencontra tout d'abord un hippocentaure, une créature moitié homme et moitié cheval, qui lui indiqua le bon chemin. Bientôt, il vit un animal étrange portant des fruits de palmier. Cette bête avait la particularité d'avoir un visage humain et un corps de chèvre. Saint Antoine lui demanda son nom, l'animal répondit qu'il était un satyre, le Dieu des bois, selon la « croyance erronée des gentils ».[6] Enfin, il croisa un loup qui l'amena directement à la cellule de saint Paul. Après ce long périple, les deux hommes se rencontrèrent dans la plus grande joie. La suite du récit révèle l'atmosphère merveilleuse de la forêt puisque les animaux assistaient saint Antoine dans ses gestes du quotidien. Ainsi, chaque jour, saint Antoine recevait son pain d'un corbeau. Une autre fois, saint Antoine eut l'aide miraculeuse de deux lions pour creuser la tombe de son ami saint Paul.[7]

 

La Légende Dorée révèle encore que de grands miracles s'accomplissaient dans les forêts. Dans le récit narrant la vie de saint Grégoire, le saint s'enferma trois jours dans une caverne perdue dans les bois pour échapper à la peste et à la foule. Le quatrième jour, une colonne de feu descendit sur l'endroit où il se cachait. Un reclus vit même des anges circuler entre le ciel et la grotte. Le peuple suivit la blanche fumée et retrouva saint Grégoire qui fut sacré pape.[8] Un autre récit extraordinaire apparaît dans la vie de saint Eustache. Un jour, le chasseur Placide vit un beau troupeau de cerfs traverser la forêt. Il voulut attraper le plus beau. Après une longue course, Placide vit le grand cerf s'arrêter sur la cime d'un rocher. Soudain, il vit au milieu de ses bois, la figure de la Sainte Croix plus resplendissante que les rayons du soleil puis l’image de Jésus-Christ. Jésus-Christ lui parla et l'exhorta à se convertir. La vision céleste disparut, Placide propagea le message joyeux qu'il venait de voir. Il prit le nom d'Eustache.[9]

 

Dans toute sa plénitude, la forêt devenait un lieu d'harmonie entre Dieu, l'homme et la nature. Jacques de Voragine souligne que saint Marin, vivant dans un grand état de sainteté, donnait à manger aux oiseaux dans ses mains.[10] Saint Marin comprenait le langage des animaux. Il vivait en parfaite harmonie avec les bêtes les plus sauvages et les plus féroces de la forêt. Il ne les craignait pas et il n'inspirait pas la crainte. La vie de saint Marin rappelait encore celle de saint Josse qui, après avoir reçu les saints ordres, se réfugia dans une grande forêt bordée par la rivière d'Authie. Saint Josse, vécut très humblement dans une parfaite solitude en suivant le rythme de la nature. Parmi les miracles qui lui étaient accordés par Dieu, saint Josse pouvait toucher les poissons et les oiseaux venant à lui ou encore nourrir les animaux dans ses mains.[11]

 

Nature généreuse habitée par une faune sauvage et fabuleuse, la forêt fut très largement louée comme une terre merveilleuse et d'abandon à Dieu dans la Légende Dorée. Les saints se réfugiaient dans les forêts car elles constituaient des espaces de méditation et de paix menant à la vie contemplative. Au milieu des grands arbres ou derrière une colline, dans le creux d'un vallon ou à proximité d'une source, la forêt était un lieu de rencontre et un endroit privilégié pour l'accomplissement de miracles. Pour les hommes en quête de Dieu, la forêt était un refuge sacré, une terre d'harmonie condensant toute la création divine.
 

 

 

[1] DE VORAGINE Jacques, La Légende Dorée, Paris, Rouveyre, vol. I, p. 116.

[2] Ibidem, vol. III, p. 464-465.

[3] LE GOFF Jacques, « Le désert-forêt dans l'Occident médiéval », dans Traverses, 19, 1980, p. 22-33.

[4] LOCATELLI René, Sur les chemins de la perfection. Moines et chanoines dans le diocèse de Besançon vers 1060-1220, Saint-Étienne, Université Jean Monnet, 1992.

[5] DE VORAGINE Jacques, op. cit., vol. IV, p. 194.

[6] Ibidem, vol. I, p. 160.

[7] Ibidem, vol. I, p. 161.

[8] Ibidem, vol. I, p. 328.

[9] Ibidem, vol. IV, p. 236-237.

[10] Ibidem, vol. III, p. 3.

[11] Ibidem, vol. IV, p. 495-496.

 

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