Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

« La thérapie en forêt » de Julie Caron : stand-up écoféministe?

January 7, 2018

Dans le premier spectacle de la stand-up québécoise Julie Caron, Une vraie fille… c’est moi ça?[1], se trouve le numéro « La thérapie en forêt ». Le personnage de Julie Caron part seule dans un chalet en forêt. La transposition du récit dans ce lieu naturel est un temps d’arrêt, puisque le personnage est angoissé, tendu. La stand-up fait jouer la cassette de relaxation fournie par sa psychologue. Une voix masculine s’élève pour lui donner des instructions, une voix à laquelle le personnage « répond » :

 

  • Vous apercevez devant vous une belle forêt avec un mignon petit sentier bordé de fleurs sauvages.

  • Attends une minute, là! Des petits arbres, des gros arbres, moyen arbres, des… (La voix continue, mais elle est interrompue par Julie.) Ben les nerfs! J’ai même pas vu les fleurs encore![2]

 

La nature devient ici un sanctuaire où une reconnexion avec l’être profond de l’humoriste est rendue possible. Il s’agit en fait de laisser à la nature une place sacrée, à la manière de maintes sociétés préchrétiennes. Dans le monde que décrit Julie Caron, le même que celui dans lequel nous vivons, car celui-ci ne découle pas d’une invention ou d’un fantasme, la spiritualité a été bien souvent évacuée. Une lecture par le biais d’un écoféminisme axé sur le spirituel permet d’observer les nombreux maux qui peuvent avoir comme source cette spiritualité liée à la nature manquante : « C’est au sein des religions patriarcales que les femmes, les corps et la nature ont été relégués du côté de la matière et ont commencé à être dévalorisés ensemble»[3]. L’âme troublée du personnage peut donc en partie s’expliquer par son mode de vie, fortement influencé par son époque, ses diktats et ses manques.

 

L’enregistrement se poursuit et mentionne que, après un moment de relaxation, Julie Caron est en mesure « de parler aux arbres»[4]. Elle éteint le lecteur cassette et, en s’adressant au public, hébétée, elle rétorque : « Parler aux arbres…Je ferai pas ça à jeun, certain. Oh que no!»[5] Elle se saoule afin d’avoir la force de remplir son devoir, ce qui crée une situation de rieur aveugle, mais elle subit une crise d’angoisse avant de s’atteler à la tâche dictée plus tôt par la voix de l’homme. Après une discussion avec elle-même enfermée dans la bécosse adjacente au chalet (il y a alors un quasi-blackout sur scène), elle se lance, encore en état d’ivresse. Un tabouret exagérément haut vert vif fait office de l’arbre auquel elle s’adresse :

 

Oh boy! Ce qui est pratique, ici, c’est qu’y’a pas de trottoirs, faque y’a pas de craques![6] Y’a d’la bibitte en masse par exemple. J’vas ben pogner le cancer du Nil, moé-là. Maudite marde! Bonjour les arbres! Hello! Salut, l’arbre! Hello! Good morning! ¡Holà! C’est quoi, toi, ton nom, hein? Érable? Chêne? Noyer? Hêtre? Ne pas être? Tsé, je suis habituée de parler avec tes cousins, à la maison : préfini, masonite pis cadre de porte. Ils font dire un ben beau bonjour. Ça va bien, la famille, hein? Hey, coudonc, tu m’entends-tu? Pour moi, t’es dur de la feuille, hein? Tu vas finir en deux par quatre, en cure-dent ou en papier de toilette, toé! Pau’ ti loup![7]

 

Il y a ici un lien à faire entre la discussion du personnage avec l’arbre et le mouvement Chipko, qui signifie en hindi « étreindre les arbres ». La stand-up ne fait pas une promotion complète de la forêt comme un lieu d’équilibre, comme le fait notamment la célèbre écoféministe indienne Vandana Shiva : « la forêt en tant que communauté a été considérée comme un modèle pour l’évolution sociétale et civilisationnelle.»[8] La condition sine qua non de la forêt, l’arbre, « sert d’image du cosmos, comme symbole de la source inépuisable de la fertilité cosmique.»[9]

 

Le numéro se termine alors que Julie Caron se parle à elle-même dans le miroir, une autre tentative (elle a trouvé cette information dans le magazine féminin Châtelaine) pour réussir sa thérapie, ce à quoi elle parvient finalement :

 

Être soi-même, c’est jamais d’être parfait. Wow! Philosophe, avec ça! Hey! Je me r’trouve! Sans l’aide de Claire Lamarche[10] […] C’est ma psy qui n’en reviendra pas! Tsé, Julie, au fond, c’est l’fun qu’il nous reste encore six jours parce que demain, j’ai encore de beaux grands projets pour toi : on va aller parler aux roches![11]

 

 

[1] Julie Caron. Une vraie fille… c’est moi ça? (DVD), Montréal, TVA Films, 2007.

[2] Julie Caron, op. cit., vers 47 min. 40 sec.

[3] Émilie Hache, « Introduction : Reclaim Ecofeminism! » dans Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Émilie Hache (choix et présentation des textes), Paris, Cambourakis, 2016, p. 36

[4] Julie Caron, op. cit., vers 48 min. 10 sec.

[5] Ibid., vers 48 min. 15 sec.

[6] Elle fait référence à sa peur maniaque de marcher sur les craques de trottoir.

[7] Julie Caron, op. cit., vers 49 min. 25 sec.

[8] Vandana Shiva, « Étreindre les arbres » dans Reclaim, op. cit., p. 189.

[9] Ibid., p. 191. C’est aussi l’idée qu’avance l’humoriste Boucar Diouf, qui a fait une maîtrise en biologie végétale, dans son livre Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres.

[10] Claire Lamarche est une animatrice québécoise célèbre pour son émission éponyme qui traitait de sujets en lien avec les émotions et la psychologie.

[11] Julie Caron, op. cit., vers 52 min. 50 sec.

 

 

Bibliographie

 

CARON, Julie. Une vraie fille… c’est moi ça? (DVD), Montréal, TVA Films, 2007.

 

HACHE, Émilie (dir.). Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Paris, Cambourakis, 2016,

 

DIOUF, Boucar. Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres, Montréal, La Presse, 2015.


 

Please reload