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Entre bois et bosquets, aux premiers siècles du christianisme occidental

January 3, 2018

On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d'yeux pour voir la nature, et de talent pour la peindre, si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or, cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence, et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus triste, plus vague, plus sublime ; le dôme des forêts s'est exhaussé ; les fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature.[1]

 

Ces lignes chateaubrianesques nous étaient familières : mais quid de l'Antiquité tardive, dont nous est resté un corpus d’œuvres dues à des Anciens qui furent cependant aussi les premiers chrétiens ? Est-ce dans ces six premiers siècles du christianisme occidental que s'est accomplie la « conversion » des paysages, l'« éradication » de la mythologie et le déploiement d'une nature dont la solitude même proclame son Créateur ?

 

Deux substantifs latins prévalent pour désigner l'espace boisé : silva et nemus. La tradition des jardins mi-ombragés des Silves de Stace dissimule au Francophone moderne la bestialité, l'hostilité, l'épouvante suggérés par le nom silva. Le nemus, bois, ou bosquet, sacré, est ainsi l'acculturation d'une parcelle de la silva : dans l'imaginaire d'une religion anthropomorphique, l'« humanisation » de l'espace boisé ne pouvait en être qu'une sacralisation, une « numinisation », en écho à la paronymie liant nemus au numen, nom (pour nous quasi intraduisible) de l'essence (quasi ineffable) de tout être-divin. Le souffle divin venant combler le silence de la forêt « inculte », le nemus s'oppose à la silva comme clarté diffuse versus l'angoisse des ténèbres, comme espace intuitivement délimité par le ressenti de la présence divine[2] versus l'oppression d'une immensité sans contours, comme concert augural des oiseaux versus des carnassiers rôdant invisibles. La silva est le repaire favori des plus « barbares » adversaires des légions impériales, le lieu de corps-à-corps désordonnés où le défaut de « culture » de l'ennemi suffit à excuser toutes les défaites ; elle est le foyer des Barbares qui dévasteront l'Empire. Une forêt d'essences mêlées était appelée silva barbarica...

 

La notion d'altérité permet d'approcher l'imaginaire romain non moins que l'anthropologie universelle du sacré. La démesure de la forêt transgresse le modus, idéal antique de la civilisation, mais ce n'est pas sans paradoxe que la solitude – signe in absentia d'un pullulement de bêtes féroces ou de hordes barbares – de la silva n'est valorisée qu'à la condition de se révéler habitée par une autre altérité, celle du divin. À l'altérité horizontale, et illimitée, de la silva hantée par des hommes étrangers à la « civilisation », s'oppose l'altérité verticale, circonscrite par le sentiment du sacré, de chaque nemus possédé par un être divin, manifesté par un culte et garant de la « culture ». De l'Antiquité au Génie du christianisme devait ainsi s'effectuer un double mouvement : « dépeupler » le nemus de son âme mythologique, et accueillir la silva dans l'intimité de l'expérience individuelle de la nature « immense », telle que l'illustrent aussi bien la théologie protestante que l'esthétique romantique.

 

Or, moins qu'espaces d'une nature culturellement appréhendée, la silva et le nemus étaient des vignettes littéraires : ce sont leurs essences respectives comme locus horridus et locus amoenus que retiennent les auteurs chrétiens de langue latine. Emblème du Paradis, le nemus conserve sa richesse picturale. La silva devient le schème des ténèbres et du mal : ses emplois sont majoritairement métaphoriques et ses broussailles reçoivent des acceptions aussi bien rhétoriques que théologiques.

 

Auparavant sanctuaire, lieu terrestre du sacré, le nemus se déplace dans l'espace-temps eschatologique de la promesse de béatitude. La diversité des paysages s'estompe, accentuant le contraste entre lieux de terreur et de bonheur. Le bosquet s'identifie au Jardin, tandis que, par « rumination » des métaphores paysagères et des paraboles agrestes des Écritures, le champ (ager), le jardin (hortus) et la vigne (vinea) sont institués en symboles de la foi appelée à advenir là où était la silva – forêt d'opinions impies, forêt d'âmes incrédules, silva barbarica enfin, dont les troncs abattus se métamorphosent, selon une métaphore de saint Augustin, en bois de construction de l’Église. Il faut défricher pour révéler le sol fertile : c'est à ciel ouvert que les champs et la vigne pourront prospérer, et les jardins fleurir. Le christianisme naissant apparaît ainsi avoir ignoré, ou craint, la hauteur sombre des futaies et l'immense solitude des branchages enchevêtrés. La poétique des premiers écrivains chrétiens fut celle d'une « déforestation » accomplie par l'évangélisation, et d'une culture des terres ensemencées par leur face-à-face avec les Cieux.

 

Le paysage de ces textes nous laisse cependant voir, et contempler, une exception : celle de tableaux de la Création des bois et forêts, toujours dans le contexte d'un commentaire des Six jours de la Genèse – à l'instar de cette prose poétique de saint Ambroise, père spirituel d'Augustin :

 

Dieu dit, et la Création advint : voilà qu'aussitôt, de même que nous venons de le lire au sujet des fleurs et de la verte jonchée de plantes, la terre s'habilla de forêts. Les arbres se rapprochèrent, les bois joignirent leurs cimes, soudain les sommets des montagnes verdirent. Ici, le pin, là, le cyprès élancèrent leurs fûts ; s'associèrent cèdres et sapins. Le mélèze ne se suffit pas de racines en terre et d'une cime céleste : il s'avança pour affronter non les seuls vents, mais les flots mêmes, exposant sans crainte ses rameaux aux assauts de la mer. Que dire du laurier, qui épandit son parfum sans perdre jamais sa parure ! S'élevèrent les yeuses, qui garderont, elles aussi, jusque dans l'hiver leur feuillage hérissé...[3]

 

 

 

[1] François-René de Chateaubriand, Génie du christianisme, seconde partie, livre quatrième, chap. I.

[2] Suivant l'analyse de Pierre Brulé, Comment percevoir le sanctuaire grec ?, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

[3] Ambroise de Milan, Hexameron, 3, 11, 47 : Dixit et facta sunt et subito ut supra floribus herbarumque uiriditatibus ita hic nemoribus terra uestita est. Concurrerunt arbores, consurrexerunt siluae, uertices repente montium fronduerunt. Hinc pinus, hinc cypressus in alta se extulerunt cacumina, caedri et piceae conuenerunt. Abies quoque non contenta terrenis radicibus atque aerio uertice etiam casus marinos tuto subitura remigio nec solum uentis, sed etiam fluctibus certatura processit. Nec non et laurus adsurgens odorem suum dedit numquam suo exuenda uelamine. Vmbrosae quoque ilices uerticem protulerunt inhorrentem comam hibernis quoque temporibus seruaturae.

 

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