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La Forêt dans Chantecler d’Edmond Rostand ou « l’état d’âme »[1] poétique.

December 29, 2017

En littérature, la forêt est souvent évoquée comme un lieu stratégique de transition vers un autre état et un endroit éprouvant où s’opère un rite initiatique par lequel les héros accèdent à une vérité supérieure. Dans Chantecler, pièce de théâtre d’Edmond Rostand, la représentation de ce lieu majestueux respecte la tradition et la transcende. Le coq, un poète, y trouve « asile »[2] lorsque les oiseaux dénaturés et grandiloquents du Five O’clock de la Pintade mettent en doute sa vocation. Son passage dans la forêt survient à un moment critique de son parcours moral et littéraire. Comment l’imaginaire rostandien fait-il état du bois sacré et dans quelle mesure ce qui s’y trouve enrichit la métafiction de l’intrigue permettant au personnage d’affirmer son métier de poète ?

 

L’univers sylvestre, décor du quatrième acte intitulé La Nuit du Rossignol, est intemporel, « sous des chênes géants dont on ne sait plus l’âge »[3], et met en scène des notions semblant contraires. La fin et le début du jour, la réalité et le fabuleux, le Réalisme et le Symbolisme, la tradition et la modernité y cohabitent, comme l’atteste un téléphone fabriqué à partir d’un liseron, tout droit sorti de l’imaginaire art nouveau. Depuis la forêt enchanteresse, ces plantes permettent au coq de rester en contact avec sa basse cours, avec sa réalité. La concomitance des opposés est dépaysante pour le coq et engendre une renaissance littéraire en accord avec la source de son art. Si la forêt donne une « fraicheur » nouvelle à sa poésie, le coq n’en demeure pas moins nostalgique de son lieu d’origine[4].

 

Source de poésie authentique, les bois abolissent toutes frontières entre les contraires littéraires. La conversion de Chantecler est instiguée par le rossignol, dont le chant, comparé à celui du poète pseudo-classique et préromantique André Chénier[5], s’inscrit dans la dualité poétique. Chantecler fait ainsi le point sur son métier car, au contact du rossignol, dont le chant est supérieur, le coq est à ce point subjugué qu’il laisse l’aurore se lever sans coqueriquer. Le Romantisme d’un auteur comme Victor Hugo eut un impact semblable sur la plume rostandienne. Dans un Soir à Hernani, le poète dramatique implore : « Souris, Père d’un siècle, […]/ Donne-nous le courage et donne-nous la foi / Qu’il nous faut pour oser travailler après toi »[6]. La forêt illustre symboliquement l’imaginaire rostandien qui, à travers l’image du coq, évoque la hantise de la page blanche, la peur de « ne pas trouver [sa] chanson dans [son] cœur. »[7] Au moment où meurt le rêve, il faut se relever plus fort et poursuivre sa tâche. C’est pourquoi, apprenant qu’il ne fait pas lever le jour, loin d’être désillusionné, le coq affirme que chaque oiseau, quel qu’il soit et peu importe la manière, doit « [chanter] clair afin qu’il fasse clair »[8]. Comme le rossignol, le coq s’emploiera à fédérer les hommes et les animaux. Cette communion, apprise au cœur de la forêt, justifie son métier et son nom.

 

La forêt dans Chantecler est un lieu où « la voix divine »[9] du rossignol orchestre le chœur des oiseaux. Même si les bois ne sont pas étrangers aux mondanités qui font douter, ils sont à la fois parfaits, sublimes, exceptionnels et dénués de tout artifice. Ils révèlent à Chantecler la vérité, la raison d’être de son chant. Dieu y siège et la religion qui s’y prêche est unique. Au début du quatrième acte, alors que Chantecler pénètre dans les bois, les animaux y prient le « dieu des petits oiseaux », Saint François d’Assise, précurseur du dialogue interreligieux et prédicateur d’une manière unique d’être chrétien[10]. D’après cet homme d’église, la religiosité doit être pure, dénuée de contraintes institutionnelles. Epris de la geste des troubadours, Saint François d’Assise s’inspire de ses rythmes pour composer ses œuvres, la poésie portant la croyance. Edmond Rostand reprend cette idée car les oiseaux dans Chantecler, « pour prier, parlent en vers français »[11].

 

En séjournant une nuit dans cet « asile vert », le coq quitte son atelier pour intégrer celui du rossignol[12]. Chantecler s’élance hors de lui-même et il en résulte une foi nouvelle faite de poésie et d’action dans un siècle marqué par la mort de la religion. Le bois sacré rostandien apporte de la perspective aux esprits pénétrés du scepticisme fin-de-siècle. En effet, « [le Naturalisme et le Réalisme littéraires] ont suscité […] une angoisse profonde sur le sens de la vie et le destin de l'homme, un besoin spirituel, accusé par la déchristianisation et la nécessité pour […] l'artiste de se créer de nouveaux dieux » que le Symbolisme, parent du Romantisme, tente de résorber[13]. L’univers sylvestre plonge le spectateur dans la représentation symbolique d’un esprit poétique réalisant sa tâche, favorisant la catharsis. Comme Maurice Pottescher, Edmond Rostand ouvre le poème dramatique au monde pour le justifier. Plus qu’un lieu, « [l]a forêt est un état d’âme »  poétique, un lieu où les hommes et les animaux s’imprègnent de « leçons d’âme »[14].

 

 

[1] Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, 1957.

[2] Edmond Rostand, Chantecler, présentation par Philippe Bulinge, Paris, Editions Garnier-Flammarion, 2006, Acte IV, p. 279.

[3] Ibid., Acte IV, p. 279.

[4] Ibidem., Acte IV, scène 1, p. 280.

[5] André Chénier est un poète admiré par les romantiques et guillotiné en 1893 pour avoir dénoncé les excès de la Terreur.

[6] Edmond Rostand, « Un Soir à Hernani » dans Le Cantique de l’Aile, Paris, Editions Charpentier et Fasquelle, 1922, p. 199.

[7] Edmond Rostand, Chantecler, op. cit., Acte II, scène 3, p. 187.

[8] Ibidem., Acte II, scène 3, p. 172.

[9] Ibidem., Acte IV, scène 6, p. 312.

[10] Ibidem., Acte IV, scène 1, p. 280-281.

[11] Ibidem., Acte IV, scène 2, p. 287.

[12] Ibidem., Acte IV, p. 279.

[13] Définition recueillie à l’adresse : http://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/symbolisme/154572. 

[14] Edmond Rostand, Discours prononcés dans la séance publique tenue par L’Académie française pour la réception de M. Edmond Rostand le 4 juin 1903, Paris, Imprimeurs de l’Institut de France, 1903, p. 33.

 

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