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La forêt, territoire de quête et de conquête dans Yuki & Nina de Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot

December 21, 2017

Yuki & Nina, réalisé en 2009 par le Japonais Nobuhiro Suwa et le Français Hippolyte Girardot, narre l’histoire de Yuki (Noë Sampy), petite Franco-Japonaise de neuf ans vivant à Paris, qui apprend un jour que ses parents souhaitent se séparer. Sa mère, Jun (Tsuyu Shimizu), a l’intention de retourner vivre avec elle dans son Japon d’origine. Tout autant attachée à sa mère qu’à son père Frédéric (Hippolyte Girardot), Yuki se rebelle, s’attriste, et finit par fuguer avec son amie Nina (Arielle Moutel). Dans la seconde partie du film, Yuki fausse compagnie à Nina et, au terme d’une longue traversée de la forêt de Fontainebleau, se retrouve en pleine campagne japonaise où des autochtones, comme si de rien n’était, vaquent à leurs occupations. Après quelques minutes d’errance et de découvertes dans ce lieu improbable, Yuki retourne dans la forêt, et y retrouve Nina et son père. Elle se fait ramener par ce dernier à son domicile, la fin du film montrant qu’elle a par la suite fini par s’installer au Japon avec sa mère.

 

Yuki & Nina présente un univers plus ou moins irréaliste, pouvant certes relever de la propre imagination de Yuki, mais également de celle des deux réalisateurs, dont la démarche de mise en scène se rapproche sensiblement de celle que peut avoir un enfant devant le monde qu’il découvre et tente d’apprivoiser. Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot appliquent, au moyen de leur caméra, leurs perceptions et leurs appréhensions du monde – réel, mais aussi celui du cinéma – tel qu’ils semblent le rêver. Ils n’hésitent pas, en effet, à tricher avec la rationalité apparente de leur univers, qu’ils présentent au spectateur durant la première partie du film, pour en déjouer ensuite tous les codes spatio-temporels, et faire ainsi basculer la petite Yuki, en l’espace de quelques minutes et de quelques kilomètres, d’une forêt française à une campagne japonaise.

 

 

Au moment de sa fugue dans la forêt, Yuki fait se rejoindre les temporalités, provoquant en effet une rencontre entre son présent (sa vie en France) et son futur (sa vie au Japon), rencontre qui s’effectue ainsi sur le mode, très propre à la forêt, de l’atemporel, du hors-temps. Lorsque Yuki arrive dans la campagne japonaise, c’est l’esprit des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll qui ressurgit ainsi. Les deux récits présentent en effet une petite fille non dénuée d’imagination qui, au gré de quelques pas dans ce lieu de transition que constitue la forêt, se propulse « à travers le miroir », c’est-à-dire dans un pays dont l’incongruité la renvoie à la réalité d’un monde réel qu’elle accepte par la suite, comme un rêve retourné sur soi, avec davantage de douceur.


Ainsi que le font les jeunes personnages de nombre de contes (Le Petit Poucet, Le Petit Chaperon Rouge, Boucles d’or et les Trois Ours, ou encore Hansel et Gretel), Yuki traverse une forêt pour se diriger vers son futur et donc grandir, mais aussi pour fuir une condition familiale guère reluisante, étant en effet marquée par la séparation imminente de ses parents. L’idée d’une famille unie que son père tend à conserver se désagrégeant, la fillette ne voit d’autre solution que de prendre la poudre d’escampette pour quitter la cellule familiale, monter à bord d’un train avec Nina, et commencer à mener sa vie par ses propres moyens dans un hors-champ qui consiste, pour les parents aveugles, en une menaçante forêt, et pour la fillette, en un Japon (re)trouvé.

 

 
Le mot « conquête », peut être utilisé pour qualifier le parcours géographique de Yuki. Si la forme narrative du film peut, de prime abord, renvoyer au mot « quête » qui caractérise nombre de contes (les héros y sont souvent caractérisés comme étant à la recherche d’un objet, d’un amour manquant, ou encore d’un retour à une certaine harmonie dans le monde), il apparaît en effet que ce parcours a également pour terme l’accès à un territoire qui, jusqu’alors, semble inconnu de Yuki. La quête se mêle alors à la conquête. Ainsi Yuki, en traversant la forêt et en débouchant en territoire japonais, conquiert, en même temps que ce pays dont elle est en partie originaire, une partie d’elle-même qu’elle se refusait quelque peu à accepter, préférant en effet rester en France avec Nina. Ce voyage fait ainsi office, pour la petite Franco-Japonaise, de véritable quête identitaire.


Yuki & Nina est coréalisé par un Japonais et par un Français, aucun des deux ne maîtrisant la langue de l’autre. Si Nobuhiro Suwa se rend en France pour y réaliser le film[1], Hippolyte Girardot se rend également au Japon en insérant, dans le scénario, la séquence de la forêt et de la campagne japonaise. Chacun des deux réalisateurs effectue ainsi une escapade dans le pays de l’autre, escapade qui, qu’elle soit d’ordre géographique ou mental, leur permet de mieux se retrouver, et de mieux se comprendre : en somme, et à l’instar de Nina qui parvient à faire se réconcilier les deux pans de son identité, de se conquérir l’un l’autre.

 

 

 

[1] À noter, le fait que Suwa avait déjà réalisé en 2005 en France Un couple parfait, film aux dialogues très improvisés par ses deux comédiens principaux, et dont le déroulement du récit n’était volontairement guère maîtrisé par le cinéaste japonais.
 

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