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La forêt-cathédrale

December 19, 2017

La forêt est cathédrale.

 

C’est un lieu hors de l’espace et du temps qui ne s’inscrit dans le monde que pour mieux s’en abstraire. Reprenant l’étymologie latine foris qui signifie « l’ailleurs », la langue corse donne au mot furesteru le sens de forestier mais aussi celui d’étranger. La forêt est cet autre qui fascine au sens littéral du terme : elle effraie et attire tout à la fois. Pour illustrer la force d’attraction des arbres, quoi de plus parlant que l’image de Saint Louis rendant la justice sous un chêne comme si une justice équitable puisait toute sa force dans le rapprochement physique avec un élément naturel... La sacralisation d’un lieu reprise dans la cathédrale avec les sermons prononcés en chaire.

 

Cathédrale et forêt, forêt et cathédrale se font écho. Les arbres de l’une inspirant les colonnes de l’autre, la végétation de la première envahissant les thèmes décoratifs de la seconde. S’ancrant profondément dans la terre pour s’élever vers le ciel et tendre ainsi vers le divin, elles consacrent le mariage de l’ombre et de la lumière. Du sous-bois/confessionnal à la clairière/vitrail elles transportent l’Homme le long d’une nef sauvage vers un centre névralgique. Le cœur de la forêt, haut lieu initiatique, reflète le maître -autel, espace de communion entre les âmes et Dieu. Bulle hors du monde, univers clos et ouvert à la fois, temple œcuménique, alternative aux idéologies dominantes, la cathédrale de verdure abrite les croyants depuis les religions primitives. Sanctuaire de calme, de retraite et de recueillement, elle sanctifie le silence jusqu’à le transformer en prière. C’est dans une forêt vierge que l’âme est la plus pure. Pèlerins, ermites et ascètes s’y dirigent naturellement pour s’y laver de leurs péchés, en symbiose avec l’apaisement que procure ce temple végétal.

 

En apparence, tout semble silencieux à l’état végétatif. Pourtant, les arbres communiquent entre eux et s’alertent en cas de danger. Dotés d’une âme, ils participent à l’équilibre d’un cosmos toujours en renouvellement. Le murmure des arbres et la prière des hommes se rejoignent au-dessus de la canopée. Prières tout juste audibles, prononcées à voix basse pour soi, mais dont la force vive porte pourtant étonnamment loin, comme si les paroles étaient amplifiées par le vent. De même, l’Homme y côtoie – ou constitue - simultanément dans ces deux environnements, l’infiniment petit et l’infiniment grand. Il y rencontre également l’éternité. Mise en lumière de la coexistence de l’Un et du multiple, la forêt, tout comme l’Humanité (ou ses grandes œuvres) ne meurent jamais. Mais arbres, hommes, édifices meurent, trop souvent d’ailleurs de la main de l’Homme.

 

Ce microcosme du vivant n’existerait pas sans la présence nourricière de l’eau, tant au plan symbolique qu’organique. L’eau du bénitier n’est pas moins nécessaire à la vie du croyant que la rosée, les perles de pluie, et les sources cristallines pour l’univers sylvestre. L’eau est la musique qui anime harmonieusement cet espace du silence dans lequel les parfums, les couleurs et les sons se répondent (Charles Baudelaire)[1].

 

Connaître le monde symbolique des forêts, c’est connaitre les secrets de l’humanité, les errements, les espérances, le sens de la vie et de la mort. Tout comme Dante au début de son Inferno[2], pénétrer au sein d’une forêt, c’est entrer dans un confessionnal « grandeur nature » où l’homme hésitera sans doute moins à révéler sa noirceur aux arbres qui l’entourent, témoins de la grandeur d’un Créateur plutôt qu’à l’un de ses semblables, fût-il serviteur d’un dieu.

 

 

[1] Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, Correspondances, éditions illustrées Garnier Frères, 1961, p 13

[2] Dante, La Divine Comédie, L’enfer, éditions Flammarion, 2004

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