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La forêt et ses pouvoirs hétérotopiques chez Alex Van Warmerdam

December 8, 2017

- À qui les aurait vus et accepterait de s’en souvenir…

 

De Noorderlingen (Les Habitants)

 

Une forêt bien rangée, où il fait curieusement nuit et jour, quand en dehors il fait jour ou nuit, une forêt où certains personnages s’aventurent pour se livrer à de clandestines activités. C’est cela qui semble être le point commun entre leurs différentes activités – la clandestinité. Alors qu’au village, les secrets, les fantasmes, les perversions, les agressions se cachent (mal) derrière les rideaux et les portes dans l’enclos de la sphère privée, la forêt est une labyrinthique cachette sans portes ni rideaux, où les cachoteries exposent leur secret au hasard d’une rencontre avec un autre aventurier du village. La forêt oppose son espace magique à l’espace conventionnel de la bourgade. Sous cette opposition se trame une secrète et mystérieuse communication, s’élabore une complémentarité. La jolie demoiselle attire le jeune garçon dans la forêt, mais elle lui rend aussi visite chez lui. Le nègre[1] se réfugie tantôt dans la forêt tantôt dans les maisonnettes, parmi les habitants. La clandestinité de la forêt, sa sauvageonne sauvagerie, contamine les demeures bourgeoises, mais inversement, et à mieux y regarder, c’est de la bourgade, de ses maisons closes qui sont en même temps trop ouvertes – qui par leur face à face et leurs larges fenêtres sont soumises à un régime de visibilité facilitant le voyeurisme, l’espionnage, la police de tous contre chacun – que naissent et se propagent les maladies. La nymphe est tuée, le chasseur l’enferme dans l’étang. Sa fluidité, qui permettait de garder secrètes les amours, se transforme en prison de glace, laissant apparaître le vilain secret du meurtre. Celui qui voulait percer les mystères de la forêt pour en contrôler l’activité, s’assurer de sa passivité, se fait crever les yeux, par celui qui en incarne au plus fort l’étrangeté. Libéré de sa cage le nègre vit clandestinement, en sous-sol, en embuscade, prêt à venger l’innocente sauvagerie. Son action commise, il devient lui-même cible d’une vengeance, la cible d’un aveugle, dont le désir de vengeance s’éteint quand il comprend que sa haine est incommunicable au sauvageon…

 

Borgman

 

Vingt-et-un ans plus tard (dans nos vies et celle du réalisateur), ailleurs (mais toujours au sein d’une culture hollandaise)… des hommes qui paraissent vivre à l’état sauvage, ayant confectionné des refuges en sous-sol d’une forêt, sont pourchassés, traqués par d’autres hommes d’apparence plus civilisée, affiliés à une religion qu’on devine chrétienne. Ceux-là sont armés de lances taillées en forme de pieux et de fusils. Ils sont déterminés à les exterminer, mais les sauvages sont organisés, ils ont des téléphones portables, et ont prévu des couloirs souterrains pour s’enfuir. Demandant accueil dans une maison bourgeoise et moderne dernier cri, celui qui apparaît comme leur chef est violemment refoulé par le mari, mais il revient discrètement et parvient à trouver réparation, et même cajolerie, auprès de la maîtresse de maison. Une complicité se développe entre eux. Il tient aussi sous son charme les enfants, auxquels il raconte de curieuses histoires. Son installation clandestine dans la maisonnette attenante se fait à l’insu du mari, mais il ne se satisfait pas de cette grâce temporaire. Il se verrait bien prendre la place du jardinier – c’est alors qu’on commence à comprendre pourquoi les hommes du début le pourchassaient à coup de pieux et de fusils. Il installe peu à peu sa bande à la maison, insinue l’inimitié, puis le dégoût et la haine pour son mari dans l’âme de la femme lorsque celle-ci sommeille, la séduit, entame une politique de grands travaux dans le jardin, y élabore en point d’orgue un spectacle tragicomique pour cette famille sur le point d’être disloquée, s’en va avec ses acolytes, les enfants et la jeune fille au pair dans la forêt…

 

La forêt avoisinait le bourg des Habitants et elle avoisine ici ce quartier cossu où Borgman a élu domicile. Elle communique avec le jardin. Une claire opposition semble établie entre sauvagerie et civilisation. Mais les deux communiquent, se contaminent secrètement. Il semble qu’un renversement axiologique se soit cependant opéré d’un film à l’autre. La forêt des Habitants était un enchantement entaché par une civilisation maladive. Celle de Borgman paraît être l’espace du maléfice, l’espace où les êtres maléfiques ont leur lieu naturel. Ces êtres qui marquent d’un même sceau ceux qu’ils enrôlent et subtilisent à leur famille, semblent opérer contre la civilisation, lui empruntant ses moyens pour les retourner contre elle, et la détruire par empoisonnement progressif. Pourtant, il est difficile de ne pas voir qu’une claire répartition du bien et du mal ne peut être établie, même avant qu’il y ait eu contamination. L’extrême violence du mari à l’égard du pauvre hère que paraît être Borgman lorsqu’il sollicite l’hospitalité ne trouve pas de justification – les insinuations selon lesquelles celui-ci connaîtrait sa femme sous une autre identité déclenchent la violence, mais ne la justifient pas. L’habitation moderne et cossue apparaît alors dans sa fermeture et sa fermeté à l’égard d’une existence à l’état sauvage qui l’avoisine, et qu’elle refoule. L’ouverture du jardin sur la forêt serait un luxe que cette civilisation privative ne peut pas se permettre.  

 

 

[1] Ce film, de même que Waiter !, joue sur les stéréotypes de la négritude.

 

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