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La lisière de la forêt comme milieu en mouvement dans Techniquement douce de Michelangelo Antonioni

December 4, 2017

Dans le scénario non réalisé Techniquement douce, le cinéaste Michelangelo Antonioni emmène son personnage principal, simplement nommé T, de l’Italie vers l’Amérique du sud, dans un long montage alterné entre les paysages arides de Sardaigne et la forêt tropicale amazonienne. Accompagné d’un jeune homme, S, T s’aventure dans la nature sauvage de la forêt pour un voyage qui sera fatal aux deux hommes. Confrontés à l’imposante végétation dès leur arrivée en Amazonie, T et S « s’arrêtent encore pour regarder le mur vert de forêt qui les surplombe. C’est une image qui les glace, de même que l’idée de devoir y pénétrer »[1]. La lisière de la forêt, ce mur métaphorique, est cette limite dense qui semble infranchissable. Le réalisateur, ici scénariste, semble déjà visualiser les plans du film qui présenteraient cette frontière arborée : une image, frontale, d’une grande surface émeraude qui envahit l’écran.

 

L'image que T et S observent alors est ce « paysage » tel que décrit par Sandro Bernardi, « sommet de la culture, mais aussi juste le contraire, sa frontière, une limite, une sorte de fresque ou de rideau fragile, derrière lequel on sent encore le souffle froid d’un monde inconnu»[2]. Cependant, si l’inconnu est au cœur de l’image proposée par le scénario d’Antonioni, aucune fragilité n’est révélée par l’imposante falaise de verdure que la forêt amazonienne érige devant T et S. Ainsi, il ne s’agit pas de franchir ce mur pour entrer dans la forêt mais bien de pénétrer à l’intérieur du mur-forêt, dans son épaisseur verte. La forêt amazonienne forme un monde à part, saturé de végétaux imbriqués les uns dans les autres par des symbioses dans lesquelles l’humain n’a pas sa place. Le peu d’espace vide laissé par la nature est moite et lourd, l’air presque palpable.

 

Ce « mur » qui se dresse devant eux marque frontalement le passage d’un monde à un autre. Dans cette confrontation visuelle entre l'espace ouvert de la rivière et le volume dense de la forêt, le lecteur assiste à l’arrivée des personnages dans un univers inconnu et radicalement éloigné de leurs vies quotidiennes en Italie. C'est bien ce contraste fort qui construit l'intégralité du film, dont le scénario révèle explicitement un montage alterné de séquences en Sardaigne (le passé proche) et de scènes prenant place dans l’environnement extrême de la forêt amazonienne.

 

À sa façon, la jungle est à la fois étonnante et monstrueuse. Fleurs inconnues. Fleurs carnivores. Autres fleurs encore, répugnantes comme des plaies en suppuration. Champignons parasites. Lianes entrelacées à l'excès, feuilles gigantesques qui ont pourri. Plantes grimpantes qui se cramponnent aux arbres pour s'élever vers la lumière. Souvent, dans cette lutte, tous deux succombent. Et puis, la chaleur, asphyxiante, moite. L'ombre ininterrompue. Et le silence.[3]

 

Les deux hommes souffrent de la force et de la densité de ce macrocosme plongé dans une pénombre qui complique encore davantage leur progression. Mais l’environnement ne les rejette pas, ils ne sont pas poussés vers l’extérieur de ce mur démesuré. Au contraire, égarés dans la forêt, T et S perdent tout repère et renoncent à l’idée même de pouvoir en sortir, cédant à l’abandon et au désespoir. En multipliant les entraves à leur évolution, la forêt cherche à les immobiliser comme le ferait un prédateur avant de digérer sa proie. La sylve amazonienne se conforme alors au « labyrinthe mou où l’on étouffe » que Gaston Bachelard différencie du « labyrinthe dur [...] qui blesse »[4]. Les murs de la forêt sont souples et s’enroulent autour des êtres qui tentent de la traverser, tels des serpents constricteurs qui compressent leur proie jusqu’à la suffocation. La forêt ingère, assimile les deux personnages.

 

L’impressionnante frontière qui faisait face à T et S lors de leur arrivée est à présent l’issue qu’ils recherchent en vain, jusqu’à renoncer finalement à découvrir cette unique échappatoire. Cette lisière devient alors l’emblème insaisissable de leur salut. « Ligne de danger et lieu du leurre, la lisière met la forêt hors d’elle-même »[5], écrit Marie-Claire Ropars, qui s’attache à l’écriture de cette zone spécifique de l’entre-deux que constitue la lisière. Celle que découvrent T et S avant d’entrer dans l’épaisseur de la forêt s’inscrit dans un double mouvement centripète et centrifuge. Signe visible du repli du milieu sur lui-même, la lisière possède une densité telle que, bordure impénétrable, elle repousse les personnages qui veulent s’en approcher. Mais elle permet également au paysage de se retourner vers l’extérieur, de révéler toute sa force et sa violence internes concentrées dans cette zone limite, entre intérieur et extérieur. La lisière est l'extériorisation d’une puissance endogène.

 

Selon Marie-Claire Ropars toujours, « le lieu lui-même bouge au fur et à mesure qu’il est parcouru et sans recouper le déplacement du voyageur »[6]. Et si, pendant les égarements des personnages au cœur de la forêt, la lisière tant convoitée s’était, elle aussi, déplacée, décalée ? En parallèle des déplacements désorientés de T et S, la limite de la forêt glisse et, toujours, échappe. Ce mouvement d’esquive se répète jusqu’à ce que le personnage, épuisé et désespéré de trouver une issue, abandonne ses recherches et meurt. L’arrêt de son mouvement entraîne alors celui, simultané, de la lisière qui se dévoile et s'abat soudain en lieu et place de la mort de S. Étendu sur le sol, le corps de S est à jamais bloqué dans cet entre-deux, ni tout à fait à l’intérieur de la forêt, ni réellement à l’extérieur. À l’image du passe-muraille dans la nouvelle éponyme de Marcel Aymé[7] et de sa matérialisation sculpturale figée dans la transgression physique d’un mur parisien[8], S est pétrifié par la mort au seuil de cette forêt, pris – comme on dit aussi que le béton « prend » – dans l’épaisseur de ce mur de verdure.

 

 

 

[1] Michelangelo Antonioni, Techniquement douce, in Scénarios non réalisés, Paris : Éditions Images modernes, coll. « Inventeurs de formes 3 », 2004, p. 195.

[2] Sandro Bernardi, Antonioni, Personnage paysage, Paris : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Esthétiques hors cadres », 2006, p. 12.

[3] Michelangelo Antonioni, Techniquement douce, in Scénarios non réalisés, op. cit., p. 199.

[4] Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Paris : J. Corti, 2004, p. 228.
[5] Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, Écrire l'espace, Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Esthétiques hors cadre », 2002, p. 98.

[6] Ibid. p. 103.

[7] Marcel Aymé, Le Passe-muraille et autres nouvelles, Paris : Gallimard jeunesse, coll. « Folio junior », 2009 (1945), 96 p.

[8] Jean Marais, Le Passe-muraille (1989), bronze, place Marcel-Aymé 75018 Paris.

 

 

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