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Puissance et subversion d'un lieu. La folie pensée à travers la forêt dans « Le Chasseur d'ombres »

November 29, 2017

Dans « Le Chasseur d'ombres », paru au feuilleton du Constitutionnel les 23 et 24 octobre 1852, Louis Lurine propose une représentation novatrice d'un lieu central du folklore. Le narrateur relate sa visite à la forêt de Fontainebleau, hantée par des revenants que le héros Pierre Marcou est le seul à apercevoir. Pierre se réfugie dans le passé qui fait retour, oubliant ainsi la mort de sa fille qu'il espère retrouver sous l'aspect de son fantôme, mais qui ne revient jamais. Le drame de l'intériorité ne peut se déployer que dans et à travers la forêt. Dès lors, croyances populaires et interrogations modernes s'articulent au fantastique et sont intimement liées à l'univers sylvestre.

 

D'entrée de jeu, le récit inscrit la marginalité (qui est aussi étymologique, forêt venant de foris, « en dehors ») au cœur de la représentation de la forêt de Fontainebleau, domicile du protagoniste, pour ouvrir sur l'état-limite, c'est-à-dire sur le psychisme ébranlé. Le support médiatique concourt également à la mise en place de la liminalité. La mainmise de la politique sur le domaine littéraire et sa liberté précaire, voire trompeuse, crée un climat d'insécurité et d'instabilité, impression renforcée par l'état de l'écrivain au XIXe siècle, ce à quoi Lurine en tant qu'auteur mineur fut particulièrement sensible.

 

La forêt fonctionne comme « la métaphore du souvenir même »[1]. Elle se présente comme un espace multiple et multiplié, dépassant la fonction d'effet de réel afin de faire pénétrer l'univers sylvestre jusque dans l'intérieur de Pierre. Fontainebleau est un lieu de fantasmes qui, comme la littérature, peut servir d'écran de projection.

 

La perte des repères spatio-temporels dans le bois crée un espace autre où se reflète et peut se déployer le dérangement mental. En brouillant les frontières entre normal et pathologique, le texte fait comprendre que les ombres ont une signification pour la psyché, plutôt que de chercher à savoir si des fantômes hantent réellement la forêt. Il s'agit d’œuvrer à construire une des possibles manières de penser la folie autrement que dans le cadre du discours scientifique. Le temps acquiert une valeur symptomatique puisque Pierre se réfugie dans un autre temps. Ainsi, la « revenance » d'un Bonaparte à la tête du gouvernement est prise au sens propre. Après avoir observé le passage de l'ombre de l'Empereur, « Pierre Marcou ne songeait plus à sa fille : il vivait tout entier dans l'histoire et dans la mémoire de l'Empereur »[2]. La forêt le protège de la douloureuse mémoire de sa fille défunte. Lurine met en lumière les ombres qui sont des constructions d'un esprit dérangé puisque la cause de la folie de Pierre est enfouie en lui. Comme le décès accable Pierre, il veut vivre dans le passé. La forêt l'aide à oublier sa perte, pourvu qu'il ne la quitte point. Son ambiguïté est intimement liée à la psyché.

 

Pierre projette sur les ombres une part de lui-même. Les ombres évoquées par une intériorité profondément ébranlée rejouent le drame après la perte de sa fille. Elles errent dans la forêt de Fontainebleau après un événement bouleversant ; elles sont muettes, témoignant de l'incommunicabilité du décès ; elles restent attachées à ce qu'elles avaient possédé de leur vivant. À partir d'éléments qui l'entourent, la psyché bâtit un autre monde, ou plutôt renferme Pierre dans une bulle de savon qui, si elle est piquée par une branche pointue, risque d'éclater. Cette métaphore est significative en ce sens que se déplacer silencieusement se lit à la fois comme nécessité de continuer à vivre dans l'illusion et comme impossibilité de Pierre de s'adapter à un monde sans sa fille. Ne pas faire du bruit relevait d'une nécessité pendant la maladie de la fille ; mais cette habitude, après son décès, est devenu immédiatement obsolète car dépourvue de sens. Pour Pierre, le temps doit rester en suspens ; il continue de se comporter d'une façon qui date des derniers jours du vivant de la fille. La forêt est un monde à part, l'envers du monde plutôt qu'un monde à l'envers, et c'est ce que recherche Pierre : un monde dans lequel il peut revoir sa fille.

 

La psyché apparaît comme une machinerie mystérieuse, puissante et surtout ambivalente : quelque effet bénéfique la protection puisse avoir, elle ne fonctionne qu'à condition de créer des fantômes. Cette protection n'est donc pas présentée comme une solution. Il s'agit plutôt d'un arrangement qui a déplacé et enfoui le problème psychique (Freud aurait parlé d'un « refoulement » qu'il considère souvent comme étant un mécanisme de défense), ce dont seul le narrateur semble s'apercevoir.  Les ombres obéissent aux impératifs d'une psyché capable d'opérer à l'insu de la personne. La forêt, espace à l'intérieur duquel le temps semble être un autre que celui de la société offre la possibilité de se soustraire à un régime temporel sans merci, pourvu que l'on vive dans un entre-deux, en suspens, et ne quitte point l'univers sylvestre. Pierre mène une vie sur le seuil, aux sens géographique et psychologique.

 

« Le Chasseur d'ombres » invite à s'interroger sur la possibilité du fantastique de traiter un cas de folie, et sur les particularités d'une telle approche. Ce n'est pourtant pas qu'une critique de la médecine académique. Il ne s'agit pas de déterminer si Pierre est fou et doit être pris en charge par une instance d'autorité, mais ce qu'est, au juste, la folie. Regretter sa fille et se consoler, est-ce être fou ? La folie mystérieuse et puissante, capable de déranger la psyché et même de s'infiltrer dans l'esprit d'autrui, n'est pas qu'une maladie déplorable, elle sert un but.

 

La forêt n'est plus soit protectrice soit terrifiante, mais négocie avec les deux. Dans ce récit, les fantômes connaissent une nouvelle vie parce qu'ils deviennent intelligibles en tant que stratégie psychique de protection, qui se déploie à l'intérieur de l'univers sylvestre.

 

Manuela Mohr

RIRRA 21, Université Paul Valéry Montpellier III / Université de Stuttgart

 

 

[1] Robert Pogue Harrison, Forêts : essai sur l'imaginaire occidental, Paris, Flammarion, coll. « Champs. Essais » [1992] 2010, p. 229.

[2] Louis Lurine, « Le Chasseur d'ombres », Le Constitutionnel, 24 octobre 1852, p. 2.

 

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