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Poétique d’un abîme métaphysique

November 17, 2017


 

« Là

tout simplement

sous la neige qui tombe »

 

— Kobayashi Issa

 

 

Le mystère de la forêt exprimé par l’artiste japonais Takashi Kuribayashi (1968-) dans l’installation artistique Wald aus Wald (2010) [1], une forêt blanche et poétique fabriquée à partir de papier japonais, se veut une œuvre contemporaine conçue comme une antichambre dans l’espace d’exposition, permettant au visiteur de percevoir la forêt à la manière des insectes, entre les branches des arbres. Kuribayashi reconstruit une forêt à la manière dont l’artiste italien Giuseppe Penone le décrit dans ses écrits : « Refaire la forêt. Un abri, une voûte d’arbres, un sol d’arbres, un mur d’arbres. Quand on regarde un plafond, un sol, un mur de bois, on voit les troncs, les branches, les feuilles. Il est indispensable d’arriver à comprendre à partir du dessin du bois, la forme du tronc, des branches, de chacun des arbres. Le regard qui passe sur la structure du bois, parcourir la forme de l’arbre comme l’ont fait les insectes [2] ».

 

Basée sur la forme des arbres de la région de Yamagata au Japon, les arbres blancs qui semblent flotter dans l’espace ont été moulés par l’artiste à partir d’une espèce de mélèze japonais. La forêt réalisée en papier, un matériau naturel qui trouve ses origines dans les temps anciens, se réfère à la représentation des arbres entièrement construits à partir d’une combinaison de kozo, un type de mûrier et de mitsumata. Une forêt blanche faite de papier qui est lui-même fabriqué à partir d’arbres. La forêt de papier blanc, couleur blanche comme le signe d’une pureté, en écho à une forêt enneigée ; un espace abstrait et neutre qui symbolise le « vide » où vient déferler la puissance primitive de la culture japonaise, son rapport limpide avec le sacré et le néant. Car le blanc du vide permet la circulation et la spiritualité, en purifiant le plein. Le « vide » possède une importance capitale ; il y a là une véritable esthétique du « vide », une culture de la vacuité, celui du « vide créateur » que l’on retrouve dans toute l’esthétique japonaise, suggérant la vacuité absolue où le sens l’emporte toujours sur la forme.

 

 

 

Takashi Kuribayashi (né en 1968), Wald ans Wald, 2010, papier japonais moulé, installation, dimensions variables, Japon.

 

L’accès à la forêt se fait par le dessous, en rampant, de la même manière dont les animaux qui l’habitent, cherchant à travers la chaleur organique, jusqu’à trouver un espace pour respirer par des trous stratégiquement placés à la surface. Car la forêt est percée par des ouvertures à certains endroits qui permettent d’observer l’environnement blanc, ne laissant apparaître que le visage des visiteurs, tel des insectes étranges. Une fois la tête sortie de dessous la terre, une forêt blanche, étrange dans son calme, apparaît. Une vision poétique des éléments naturels qui rappellent le côté mystérieux de la forêt et renvoie à un Japon profondément shintoïste et passéiste, pétri de croyances en de nombreux esprits vivants dans les éléments naturels, les racines, les feuilles ou la terre. L’artiste exprime une certaine nostalgie d’une pensée animiste encore présente au Japon, au désir fusionnel d’une possible vision métaphysique, panthéiste, du rapport de l’homme à la nature. L’artiste semble entretenir un rapport particulier avec la notion de spiritualité dans la nature. La forêt serait un espace intermédiaire entre le monde terrestre et le monde sacré, une dimension spirituelle et sacrée, un rapport fusionnel et sensible à rattacher aux croyances japonaises.

 

Le travail de Kuribayashi se concentre sur les frontières multiples qui séparent la civilisation humaine du monde naturel ; une expérience à la fois spatiale et temporelle. Car la forêt enveloppe le spectateur dans une vue globale d’un univers naturel fictif, offrant une expérience des deux côtés, à la fois de la limite humaine et naturelle, ce qui permet de réexaminer la position des humains sur la limite entre le naturel et l’artificiel, car selon l’artiste, l’homme et la nature s’interconnectent. Face à la nature touchée et affectée par l’homme, il s’agit de rencontrer la nature par le ressenti, les cinq sens ainsi que par toutes les formes possibles.

 

L’artiste tente de donner à sa forêt une valeur onirique particulière, une forêt profonde, une dimension spatiale, mais aussi une dimension spirituelle ; la forêt nous appelle à une tranquillité transcendante, à un silence transcendant. Car la forêt bruit, la tranquillité tremble, frissonne, s’anime de mille vies. Mais ces bruits et ces mouvements ne dérangent pas le silence et la tranquillité de la forêt. La paix de la forêt est une paix de l’âme, car incontestablement l’artiste veut créer ce que Bachelard exprimait sous l’expression « la forêt est un état d’âme » [3]. Bachelard, dans La poétique de l’espace [4], évoque la sensation d’immensité de la forêt, un labyrinthe dans un monde sans limite, image d’un monde illimité, attribut, primitif de la forêt, à la fonction presque psychologique : « La forêt surtout, avec le mystère de son espace indéfiniment prolongé au-delà du voile de ses troncs et de ses feuilles, espace voilé pour les yeux, mais transparent à l’action, est un véritable transcendant psychologique » [5]. Car la forêt a ce pouvoir phénoménologique chez l’individu, « le caractère sylvestre est d’être clos en même temps qu’ouvert de toutes parts » [6]. La forêt est une hétérotopie au sens de Michel Foucault [7] ; il s’agit d’un espace qui donne à voir, c’est un « dispositif » méditatif caractérisé par une abstraction propice à la réflexion, à penser le temps et la profondeur des choses ; c’est un objet métaphysique qui invite à l’expérience du « vide », car pour reprendre la célèbre métaphore de Lao Tseu « ce n’est qu’au sein du vide que demeure l’essentiel » [8].

 


 

Notes

 

[1] Wald aus Wald (2010) installation artistique de l’artiste japonais Takashi Kuribayashi.

[2] PENONE Giuseppe, Respirer l’ombre, Paris : Beaux-arts de Paris, 2009, p. 50.

[3] BACHELARD Gaston, La poétique de l’espace, Paris : PUF, 1961, p. 171.  

[4] Ibid., chapitre II, pp. 169-172.

[5] MARCAULT et BROSSE, L'éducation de demain ; la biologie de l'esprit et ses applications pédagogiques, Paris : Adyar, 1949, p. 255.

[6] PIEYRE DE MANDIARGUES André, Le Lis de mer, Paris : R. Laffont, 1956, p. 57.

[7] Sur cette question, on se reportera à l’ouvrage de Michel Foucault, Le corps utopique suivi de Les hétérotopies. Fécamp : Nouvelles Éditions Lignes, 2012.

[8] Pour plus de détails, cf. Lao Tseu, Tao te king, Le Livre du Tao et de sa vertu, Paris : Dervy, 2001.

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