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La montagne d'ambre

September 29, 2017

La Montagne d’Ambre. Ce nom mystérieux, intrigant, quasi onirique, est celui d’un Parc naturel de 4800 hectares, situé au nord de Madagascar, dans la région de Diego Suarez/Antsiranana. Créé en 1958, c’est le plus ancien Parc de la grande île.

 

Le temps de prendre mon billet d’entrée dans la cabane des rangers et, accompagnée du guide, obligatoire, je pénètre sans transition dans ce monde sombre, brutalement différent de la luminosité superbe de la mer d’Émeraude au large de Diego et des étendues sèches de savane dans la campagne environnante. La température fraîchit d’un coup. La Montagne d’Ambre, dont le sommet culmine à 1470 mètres, possède un micro-climat pluvieux et venteux.

 

Dans cette forêt primaire tropicale humide toutes les plantes sont gigantesques : essences telles que ficus, araucarias, pandanus, ébènes, palissandres, et aussi fougères. Les espèces végétales s’entremêlent, s’entraident ou rivalisent pour accéder à la lumière, composant des masses denses aux teintes innombrables de verts et de bruns, aux formes indescriptibles.

 

Dès que j’ai pénétré de quelques mètres dans la forêt, le sentiment d’une ère antédiluvienne, qui aurait échappé à toute anthropisation, me remplit d’une joie paisible. C’est le domaine de milliers d’animaux endémiques que je distingue partout autour de moi : les lémuriens couronnés sautent de branche en branche, oiseaux et papillons emplissent l’air ; sur le sol, à l’abri dans les feuilles vivent le plus petit et le plus grand caméléons du monde. Je suis saisie d’une nostalgie -« désir douloureux du retour » selon l’étymologie antique- d’un temps où l’homme n’existait pas. Les sentiers sont à peine tracés dans les mousses et les fougères, traversés de racines vivantes ; sinueux, glissants, accidentés, ils dessinent un labyrinthe dans les profondeurs duquel je rêve d’errer au hasard durant des jours et des nuits.

 

Le guide me montre un arbre énorme. Son tronc, de couleur blanc-gris, doit avoir une circonférence de six ou sept mètres. Sa cime, à près de quarante mètres de haut, domine l’enveloppement des houppiers voisins. Sa base, très évasée, se divise en plusieurs racines épaisses et bombées. En suinte une sève pâle, que je gratte de l’ongle. La liqueur épaisse émet un effluve d’encens. Le guide m’explique qu’il s’agit de l’arbre endémique du Parc, qui lui a donné son nom : le canarium, Ramy en malgache, « le grand myrrhe » [1]. L’allure, la couleur, la rareté de cet arbre m’enchantent. Au fil de la promenade j’en photographie plusieurs, à la recherche du plus imposant, du plus ancien. Cependant, peu à peu les canarium apparaissent enserrés par les circonvolutions étroites d’une liane épaisse, dont la puissance mortifère étouffe son support vivant, à l’opposé des fougères et des orchidées épiphytes, légèrement posées sur les branches horizontales des autres arbres. Selon le guide, cette liane s’attaque depuis quelques années aux canarium les plus gros, les plus vieux. La politique absolue du Parc interdit toute intervention humaine.

 

Alors me vient la pensée douloureuse que cet espace d’endémisme exceptionnel, cet espace que j’avais cru intact de l’exploitation consumériste frénétique, commence lui aussi à mourir d’une longue agonie.

 

Myriam Kissel

 

 

 

 

[1] Canarium, de la famille des Burseraceae. Le Canarium madagascariense a été décrit pour la première fois par M. A. Guillaumin en 1909 dans l’article « Observations sur les Burséracées de Madagascar », paru dans le Bulletin de la Société Botanique de France. En ligne : < http://www.tandfonline.com/loi/tabg17 >.

 

 

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