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Primitivisme spatio-temporel

September 24, 2017

La forêt est un archétype, tantôt ambivalent, dangereux ou protecteur, magique ou merveilleux ; elle est le lieu où l’Homme se confronte à ses propres limites, ce que suggère l’écrivain Murakami Haruki : « La forêt est source de réponses, mais s’y aventurer n’est pas sans conséquence. La forêt est un autre monde à côté du nôtre, tu peux t’y aventurer, et en revenir sain et sauf, si tu fais attention. Mais si tu dépasses un certain point, tu n’en reviens jamais [1] ». Un espace atemporel coupé du reste du monde : un « espace-temps [2] ». L’artiste contemporain français Xavier Veilhan (1963) dans l’installation artistique, La forêt (1998) [3] réalise sa propre perception de l’espace et l’atmosphère d’un sous-bois, en interrogeant les codes de sa représentation. Ici la forêt est proposée comme un objet artistique, un lieu d’expérience en soi, à travers son exploration spatiale et temporelle, créant un « sentiment de nature [4] ». Or la forêt est un archétype architectural, qui cristallise les spéculations et véhicule des imaginaires, mystères et autres étrangetés. L’œuvre permet de retranscrire l’esprit de la forêt et son pouvoir énigmatique et poétique.


Dans l’installation La forêt, l’univers forestier est traité comme un espace mystérieux et inquiétant. La conception de l’œuvre dissimule la configuration initiale des lieux par de larges pans de feutre synthétique gris-marron recouvrant irrégulièrement sols, murs et plafonds. Sur une surface de deux cents mètres carrés, se succèdent dans un désordre naturel, une série d’immenses troncs d’arbres fictifs, mous en feutre brut. Un jeu de densités et d’ouvertures s’installe dans le lieu proposant tour à tour foisonnement de troncs et clairières, au travers desquels le visiteur est amené à circuler. Au sol, en faux plats et talus accidentés, ainsi que pour le ciel de la même étoffe, où le soleil a été remplacé par la lumière atone de grands tubes de néon qui annihile toute ouverture sur l’extérieur et toute ombre. Isolant thermique, le matériau feutre fait éprouver rapidement une sensation de chaleur à l’intérieur de cet espace forestier. Le feutre est aussi un isolant phonique, car ce qui frappe avant tout, c’est le silence, un silence de mort qui immobilise l’espace. Cette densité feutrée étouffe pas et voix, renforçant la pesanteur, et invitant le visiteur au mutisme ; incitation renforcée par l’odeur suffocante de cet univers atonal. Car ici tout sent la nostalgie et l’inquiétude. Comme si l’on découvrait un monde silencieux sur le point d’être dévasté.


L’artiste construit un environnement en trois dimensions d’un espace forestier qui invite à une expérience sensorielle, et interroge les codes de la représentation de la forêt. A l’image des spéculations du « philosophe des bois » qu’était Henry David Thoreau [5], l’installation de Xavier Veilhan est un laboratoire d’expérience théorique et pratique ; l’artiste crée un décor qui s’affirme comme un décor. L’intention de l’artiste est de rendre actif le visiteur, il est une composante de l’œuvre, il se fait acteur du lieu, offrant de nouvelles possibilités d’appréhension et de perceptions visuelles, olfactives, auditives et tactiles de l’espace forestier fictif.
        
Cette forêt fictive est, pour l’artiste, à l’image des forêts européennes actuelles, plantées et entretenues par l’homme : une forêt domestiquée. Xavier Veilhan émet une critique du monde contemporain qui renvoie, et oppose à un certain « primitivisme » forestier [6], à la nostalgie d’une certaine conception de la « pensée sauvage [7] », à un retour à la forêt originelle. Car pour l’artiste, la forêt, telle que nous la connaissons aujourd’hui en Europe, n’est plus la nature vierge et pure, mais une construction de l’homme qui l’entretient en permanence. Son installation se veut donc un prolongement de cette artificialité. Image du déclin de la forêt. Car aux temps mythiques, en Europe du Nord, la majeure partie de la forêt, étendues infinies d’arbres demeurait vierge, perçue comme une jungle, une région vaste, confuse, inhospitalière ; une forêt vierge remplacée au fil du temps par une multitude de forêts scientifiquement organisées selon une spécialisation unique.


En invitant le visiteur à la rêverie grâce au calme et au repos de la forêt, l’installation forestière de Xavier Veilhan projette le visiteur dans un imaginaire nouveau, plein de formes et de sensations, car la « forêt est un état d’âme » comme le disait très justement Bachelard. Si l’une des fonctions de l’art contemporain est la relecture permanente de la réalité, transformer la conception du temps et de l’espace offre la possibilité de revoir et de recréer les conventions du réel et permet d’imaginer de nouvelles formes avec de nouvelles valeurs.


Alexandre Melay

 

 

Veilhan Xavier (né en 1963), La Forêt, 1998, feutre synthétique, installation, dimensions variables, © Veilhan/ADAGP, Paris, 1998.

 

 


Notes


[1] MURAKAMI Haruki, Kafka sur le rivage, Paris : Belfond, 2009.


[2] BACHELARD Gaston, La poétique de l’espace, Paris : Presses Universitaires de France, 2014 ; L’intuition de l’instant, Paris : Stock, 1994.


[3] Veilhan Xavier (né en 1963), La Forêt, 1998, feutre synthétique, installation dimensions variables. Installation réalisée au CCA Kitakyushu, 29.08-19.09.1998 ; au Barbican, London, 30.04 - 23.06.2002 ; au Consortium, Dijon, 02.07-18.09.1999 ; et au MAMCO, Genève, 19.10.1999-03.09.2000.


[4] Ce qu’il est convenu d’appeler dans la tradition occidentale « Sentiment de nature » ou conception de nature. Sur ce sujet, on se reportera à l’ouvrage de Kenneth Clark, L’Art du paysage (Landscape into Art), 1949 ; éditions Gérard Monfort, 1988.


[5] THOREAU Henry David, Walden ou La vie dans les bois, Paris : Gallimard, 2010.


[6] Sur ce sujet, on consultera Lucy R. Lippard, Overpay. Contemporary Art and the Art of Prehistory, New York : Pantheon Books, 1983.


[7] LEVI-STRAUSS Claude, La Pensée sauvage, Paris : Plon, 1962, 1990.

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