Subscribe for Updates

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon

De l'expérience du non-lieu dans Forêt contraire d'Hélène Frédérick

August 20, 2017

C’est au cœur d’une forêt, celle d’Inverness, que la narratrice de Forêt contraire[1] d’Hélène Frédérick espère pouvoir trouver les moyens de se réinventer. De façon similaire aux protagonistes ducharmiens de l’Hiver de Force qui s’encabanent dans leur appartement, la retraite de la narratrice en forêt vise à créer les conditions nécessaires à sa transformation, ou plutôt, à sa préparation en vue d’un nouveau départ. Ses multiples échecs tant amoureux que professionnels ou financiers la motivent ainsi à se retirer, l’espace de quelque temps, dans la forêt de la région Centre-du-Québec.

 

Cette retraite en nature est d’abord marquée par une impossibilité ; celle de considérer la forêt pour elle-même. La forêt d’Inverness se construit dans Forêt contraire par un découpage selon un axe ville-campagne. La forêt est pensée globalement comme un mode de vie fondée sur des valeurs différentes et qui sont en opposition à celle de la ville, notamment de Paris. Contrairement aux romans du terroir ou de la terre, où la forêt est décrite frontalement sans recours au mode comparatif ou par l’usage de toponymes, la forêt d’Hélène Frédérick s’établit par une nécessité comparative. Le roman ne vise pas à constituer une identité qui serait associée à la forêt. Celle-ci n’est jamais un espace complètement neuf ou inconnu, mais toujours interprété à la lumière d’expériences antécédentes de la narratrice et de son mode de vie parisien. L’opposition se crée par synesthésie, c’est à dire par la diffraction de la perception en une variété de sens. Des réflexions comme « et puis par les fenêtres, au lieu du dioxyde de carbone dont mes poumons ont pris l’habitude, les odeurs d’épineux se bousculent à m’en faire presque mal au nez; ça rentre à pleines brassées invisibles » (FC 11) et « je compare, je soupèse, la ville et son brouhaha dans une main, la campagne et son calme un peu vicieux dans l’autre » (FC 111) mettent en évidence ce mode de comparaison par synesthésie.

 

Si la capitale française est décrite comme une ville monstre, qui standardise, uniformise, déshumanise ses habitants et les réduits, « partout tout le temps, à des colonnes de chiffres et leur résultat » (FC 20), la forêt est à l’opposé ce qui permet à la narratrice de combattre les dispositifs de la ville, de retrouver son individualité et sa liberté. C’est en ce qu’elle permet de mettre à mal et de nier les signes propres à l’espace urbain que la forêt se découvre ainsi comme un non-lieu, au sens entendu par Marc Augé, qui implique un espace géographique qui brouille le rapport à identité[2]. Libéré des contraintes de la ville, la forêt permet à la narratrice de se réinventer, à un point tel où elle se présentera aux quelques personnages qu’elle rencontrera sous le prénom fictif de Sophie. La forêt devient un espace investi temporairement de symbolisation et dont l’avenir n’est pas de se maintenir ou de faire perdurer cette symbolique.

 

Alors qu’à Paris la narratrice est considérée comme une « colonne de chiffres » (FC 20), identifiée, classée et catégorisée, la forêt lui permet de s’effacer et de se réclamer d’un anonymat, - « je n’ai plus de nom » (FC 9) - qui est même redoublé du motif de la disparition. Dans plusieurs passages du roman, la narratrice, dans sa confrontation à un paysage ou au chalet, est au bord de disparaître. Il se produit une fusion entre le paysage et la narratrice, comme dilution d’elle-même dans le lieu, comme lors de cette scène où la narratrice est « là, mettons, pour que m’avale Inverness (…) que je coule en elle comme le vin coule dans ma gorge, à la manière d’un ruisseau qui parvient à se faufiler librement entre les pierres sans que rien d’autre qu’un creux et une inclinaison n’intervienne. » (FC 21) Toutefois, ce projet de réinvention, qui frôle la disparition, comporte aussi des risques. Contrairement à Paris qui se donne à voir comme un lieu de la prédictibilité, la forêt est certes le lieu des possibles qui permet de « sortir] des eaux troubles » (FC 109) et de se réinventer. C’est aussi un lieu dangereux, qui menace et peut dévorer, avaler. La métaphore filée de l’ingestion est présente tout au long de l’œuvre. « La forêt avale (la maison), d’une certaine manière » (FC 40) tout comme la narratrice court le risque d’être « avalée tout rond » (FC 59). Personnification de la forêt, elle occupe presque le rôle d’un quatrième personnage qui surplombe tout le récit et qui rappelle, comme le souligne Céline Schmitt, que « l’œil avale l’espace, mais il est à son tour englouti dans et par l’espace[3] ». Si L’avalée des avalés de Ducharme s’ouvre par « Tout m’avale[4] », la narratrice de Forêt contraire se dit aussi être « là, mettons, pour que m’avale Inverness avec sa flore laurentienne » (FC 21). Enfin, par ce processus d’ingestion, l’œuvre signe en quelque sorte la mort symbolique de la narratrice, avalée par la forêt, ce qui prépare le « renouveau nécessaire (…) sur les brûlis. » (FC 98)

 

Lieu de dénégation des signes et puis de resymbolisation, la forêt permet cette transformation puisqu’elle est un lieu d’isolement, un lieu vierge, où la narratrice peut s’imaginer « seule au monde, sur un bout de planète touffue, rescapée d’une apocalypse. » (FC 28) Cet isolement est aussi doublé d’une immobilité. « Il ne se passe rien et la face du monde est changée » est une citation extraite de Gros mots de Réjean Ducharme mise en exergue du roman qui, de même qu’avec les épisodes où la narratrice se « laisse flotter doucement sur le lac immobile » (FC 63) participe à la création de cette immobilité. Celle-ci s’oppose aux flux de mouvements continuels de la ville et permet à la narratrice de s’extraire de la dynamique urbaine aliénante qui menait à sa destruction : « du rythme urbain, et c’est là que pourrait se situer l’intérêt de ma retraite temporaire, il ne subsiste aucune trace. » (FC 53) Ces éléments permettent de faire de la forêt d’Inverness un espace paradoxal qui permet de faire advenir un changement, une transformation symbolique à la faveur d’une immobilité et d’un isolement salvateur. La forêt d’Inverness, dont le toponyme rappelle le motif de l’inversement, est vécue comme une expérience contraire : la temporalité est même décrite comme « à l’envers, sens contraire des aiguilles d’une montre » (FC 33). Enfin, il n’en demeure pas moins que Forêt contraire propose une vision de l’espace naturel, forestier, qui focalise son attention sur la relation intrinsèque qui unit la forêt et la ville. L’un ne pouvant être envisagé sans l’autre, ce qui laisse à penser qu’un prolongement de cette étude pourrait aussi se trouver dans une analyse de la forêt en tant que point, non plus de chute, mais plutôt de départ.

 

Marilyne Lamer[5]
 

 

[1] Hélène Frédérick, Forêt contraire (Montréal: Héliotrope, 2015). (abrégé par la suite en FC)

 

[2] Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, « La Librairie du XXIe siècle » (Paris: Seuil, 1992).

 

[3] Céline Schmitt, « Chapitre XII. Le regard en marche : la promenade rousseauiste ou le passage de la topographie à la scénographie », in Typographies romanesques, Interférences (Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2011), 171-182.

 

[4] Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Folio (Gallimard, 1982). p.9.

 

[5] Marilyne Lamer, Université de Montréal, Canada. Étudiante à la maitrise en littérature de langue française affiliée au Centre de Recherche Interuniversitaire sur la Littérature et la Culture Québécoise (CRILCQ) marilyne.lamer@hotmail.com

 

 

Bibliographie

 

Augé, Marc. Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. « La Librairie du XXIe siècle ». Paris: Seuil, 1992.

 

Hélène Frédérick, Forêt contraire. Montréal: Héliotrope, 2015, 163p.

 

Dossier Temps zéro, nº 6, 2013 « Instabilité du lieu dans la fiction contemporaine, (Francis Langevin et Élisabeth Nardout-Lafarge, dir.), http://tempszero.contemporain.info.

 

Ducharme, Réjean. L’avalée des avalés. Folio. Gallimard, 1982.

 

Dupuy, Lionel. « Poétique de la ruine et imaginaire géographique dans les Voyages extraordinaires de Jules Verne ». Sociétés 2, no 120 (2013): 49‑59.

 

Schmitt, Céline. « Chapitre XII. Le regard en marche : la promenade rousseauiste ou le passage de la topographie à la scénographie ». In Typographies romanesques, 171‑82. Interférences. Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2011.

 

 

Please reload