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Le surgissement des mythes anciens : la forêt

August 4, 2017

L’homme d’aujourd’hui a oublié le sens du mot « habiter. » Comment l’augmentation de la densité des populations en zones tempérées a t-elle pu mener à de telles actions de déboisement, si nombreuses que les terres agricoles et les cultures ont fini par exploiter la plupart des ressources naturelles forestière des arbres et du sous-sol[1] ? En même temps que les forêts ont disparu, des villes, métropoles et mégalopoles, de plus en plus peuplées, ont vu le jour, avec des institutions, des lois, et des économies complexes. Aussi, chez Catherine Lépront, romancière contemporaine, la forêt est devenue l’envers de la ville, effrayant et fascinant, vers lequel l’homme doit se tourner pour accéder à une part de lui-même, qu’il ignore, et qu’il doit reconnaître pour savoir qui il est vraiment et prouver sa valeur aux siens à travers sa singularité.   

 

C’est dans la forêt que la vie prend toutes les nuances d’une quête, d’une recherche de soi et du sacré, qui est l’occasion de l’émergence de mythes anciens et familiaux oubliés. Dans Ces Lèvres qui remuent de Catherine Lépront[2], c’est l’évocation de la grand-mère et du passé familial qui est à mettre en rapport avec la réapparition dans la littérature d’aujourd’hui du mythe de l’ancêtre et de la filiation à travers la forêt. Cette aïeule pouvait « passer à cheval » « d’un sens, de l’autre », être « ici alors que vous êtes bon sang d’bien sûr qu’elle a disparue par là » (Lépront 118). À travers ces déplacements dans le bois, la grand-mère, qui est attachée à son cheval, de façon indéfectible, faisant corps avec lui à cause de son remarquable talent pour l’équitation, participe déjà au mythe. Au même titre, l’oncle Josué vit et meurt caché dans le bois, et Mr. Joie, le jardinier, est qualifié de « mi-homme, mi-arbre » (Lépront 112).

La narratrice, retournée dans le giron de la forêt peut ainsi rêver de sa grand-mère, qui sillonne la forêt dans tous les sens, « empruntant les allées entretenues par le père Joie ou coupant si soudainement à travers bois qu’elle lui donnait l’impression de s’être dissoute dans la matière même de la forêt » (Lépront 120). Ces rêves étranges et inquiétants de son aïeule, projetant des ombres anciennes, fantomatiques, dans le monde moderne de la narratrice, révèlent une « seconde gestation » des histoires anciennes. La forêt devient alors une allégorie de cette seconde gestation, qui permet à la narratrice de retracer un lien intergénérationnel perdu, à travers un réseau étroit de sens et de signification.

 

La forêt dans plusieurs images de Ces Lèvres qui remuent, attire et fascine : « la teinte de velours adoptée par l’herbe de la clairière sous telle lumière », « la progression balourde et ponctuée d’accidents d’un scarabée sur une souche », « la forme curieuse d’une petite plaque de mousse », « une déchirure, comme une morsure dans la collerette d’une amante vireuse » (Lépront 124). Les images « insectoïdes », miniatures, « la vision lilliputienne » (Lépront 126), révélant plus particulièrement une vie dissimulée, camouflée, rendent à l’homme son secret intime et son caractère pénétrant et perspicace.

 

Il se produit alors une relation, ou une corrélation essentielle de l’homme avec la forêt. Puis, un jour, l’ancêtre descend de son cheval, et perd la perspicacité et la finesse de ses facultés de discernement symbolisées par cet animal. Les chemins se perdent, leurs contours épousant la matière du bois. Les éléments autour ont simultanément perdu leurs distinctions et retrouvé leur essence propre. Le bois devient un domaine désespérément obscur, un humus à travers lequel l’homme se perd. L’aïeule qui s’aventurait tout le jour durant dans la forêt, finit par s’y confondre et y trouver la mort, atteinte d’une maladie grave de « dégénérescence » des vertèbres, qui l’empêche de monter à cheval (Lépront 113). Elle met alors un terme à ses jours en se suicidant. La forêt qui a accordé à l’aïeule le pouvoir de s’épanouir et de grandir en son sein, est donc également le lieu de sa mort. Or, la valorisation de la mort est inversée par l’imaginaire dans la forêt, puisqu’elle devient le lieu d’une véritable renaissance. La forêt associée à la maison où au ventre maternel, est une sépulture à travers laquelle le mort est ramené vers sa demeure initiale.

 

La grand-mère est décédée alors que sa fille était enceinte de la narratrice. Cette fille l’a suivie dans la mort son temps venu en mettant un terme à ses jours à peu près au même âge. La sœur de la narratrice meurt dans la même posture que la grand-mère, « en chien de fusil » (Lépront 127, 313), un siècle plus tard, en ville. En retournant au domaine de La Bruyère, la narratrice choisit d’élucider ces mystères et retrouve un sens de la mort qui est de moins en moins évident pour l’homme de nos jours (son existence devenant en effet de plus en plus matérielle, la fin de cette vie est de plus en plus effrayante pour lui ). La narratrice de Ces lèvres qui remuent se souvient de La Bruyère comme du domaine de l’enfance : « une douzaine d’enfants, dix garçons et deux filles […] C’étaient eux les véritables propriétaires de la forêt, liés les uns aux autres par elle tout autant que, pour certains d’entre eux, par les liens du sang » (Lépront 117). Elle ajoute, que ce bois n’était pas « hanté » par le « fantôme » de sa grand-mère en ce temps-là, mais réellement ouvert à la vie, au vivant, et à l’être car « le moindre tronc mort couvert de chiffons et coiffé d’un vieux chapeau avait plus de présence que l’ancêtre cavalière » (Lépront 118). Le bois, contrairement au « jardin » (Lépront 116), ou à ce qui reste du bois de La Bruyère était un lieu de présence pure et entière. À travers cet isomorphisme enfance/sépulture, les images de mort et de clôture dans la forêt sont donc à associer à un retour au mystère enfoui de l’être, à un retour à l’innocence porteur de sens et de réconfort.

 

Selon Viart[3], nous sommes aujourd’hui dans l’ère de la quête filiale et du récit intergénérationnel, et l’homme est de nouveau intéressé par ses origines. Le bois de La Bruyère et le surgissement fantomatique de ces êtres du passé soulève alors de nouvelles questions : la forêt est-elle la fin de la quête de Catherine Lépront en tant que lieu de la réconciliation avec les mythes anciens et avec le sacré ? L’habitation du monde prend-elle enfin son sens une fois que le mythe et l’éternel reviennent dans le quotidien ? Dans cette œuvre, Catherine Lépront semble esquisser une deuxième allégorie : ce bois, qui n’existe quasiment plus, est l’espace de l’homme qui retrouve sa nudité. Il doit  maintenant réfléchir à sa manière d’habiter sur la terre et aux conséquences de ses actes dévastateurs envers son milieu originel, sinon il sera dépouillé de son espace de rêves et de spiritualité. Il s’y retrouve enfin face à lui-même, condamné à chercher des réponses à ses questions existentielles uniquement en lui.

 

 

[1] Selon les rapports récents de la FAO, le déboisement aurait atteint des taux « alarmants », treize millions d’hectares disparaissant chaque année pour laisser place à des cultures et des champs supplémentaires, un moindre nombre disparaissant aussi pour devenir des savanes ou se désertifier, un petit nombre disparaissant par des causes naturelles, et une toute petite partie enfin étant suivie d’une régénération forestière. FAO/ www.fao.org . Recul de la déforestation mondiale malgré des taux alarmants dans de nombreux pays. Espace Presse FAO Rome, 25 Mars 2010.

[2] Lépront, Catherine. Ces Lèvres qui Remuent. Paris : Éditions du Seuil, 2005.

[3] Viart, Dominique. La Littérature Française au présent. Paris : héritage, modernité, mutations. Paris : Bordas, 2005. p. 76.

 

 

 

Cette étude a fait partie d’une thèse de Doctorat en Littérature française à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth intitulée Les Multiphonies et le mouvement perpétuel dans l’œuvre de Catherine Lépront présentée en 2015.

 

Abréviation utilisée : CLQR = Ces Lèvres qui remuent

 

 

Bibliographie

 

LÉPRONT, Catherine. Ces Lèvres qui Remuent. Paris : Éditions du Seuil, 2005.  

 

VIART, Dominique. La littérature française au présent : héritage, modernité, mutations. Paris : Bordas, 2005.

 



 

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