• Dany Stéphane Minko

La symbolique de l'eau menaçante dans l'Afrique rurale : Lecture de sa forme pluvieuse dans


S’opposant à la coutume expressive qui atteste de l’idée selon laquelle l’eau est synonyme de vie, la symbolique de l’eau menaçante est posée comme une lecture critique de la forme pluvieuse qui, dans la zone rurale africaine, ne signifie pas toujours source de fertilité de la terre. Dans bon nombre de cas et de situations, elle est une sorte de rituel destructeur à la fois des biens et des vies dans ses manifestations les plus extrêmes et même les plus mystérieuses. L’eau, l’un des plus beaux cadeaux que la nature fait à l’humanité chaque jour prend ainsi parfois des coups dans sa représentation. C’est selon une conception fortement intégrée dans des croyances populaires, une princesse au double visage : celui du bien et celui du mal. C’est en tout cas ce qui est perçu dans l’une des chroniques de l’écrivain camerounais Guillaume Oyono Mbia. En effet, la lecture analytique qui se dégage dans le parcours textuel de « La tornade » donne lieu à une approche phénoménologique de l’eau dans sa forme pluvieuse.

Le caractère menaçant de l’eau arrive le plus souvent à animer des esprits qui croient à la dimension surnaturelle de certains phénomènes de la nature. La pluie qui en est un, est toujours symbolique. Son eau soigne et grâce à elle, le sol fertile devient source de remplissage du grenier rural à partir des récoltes effectuées. Son eau est aussi un véhicule de maux divers comme des inondations et autres catastrophes destructrices. Dès lors, la peur est au centre des préoccupations dans plusieurs cas de figure comme cela peut se lire dans la chronique : « -dis donc, dépêche-toi un peu, si tu ne veux pas que nous arrivions bien trempés à Ngoulmekong ! » (Mbia, 9). Cette interpellation de son compagnon de voyage montre que le personnage-narrateur a peur de ce qui pourrait advenir avec la tornade qui s’annonce. Le problème n’est pas seulement le fait d’être trempé par l’eau de pluie, mais en réalité, c’est l’ensemble des conséquences qui peuvent en découler qui intéresse au plus haut niveau : orage, accident de circulation, des branches d’arbres qui peuvent se détacher et les frapper mortellement et autres maladies dues au froid. Et c’est la raison pour laquelle le narrateur revient à la charge avec la même interpellation, pour montrer à son accompagnateur qu’il y a urgence : « -dis donc, si tu ne te dépêches pas, jamais nous n’arriverons à Ngoulmekong avant cette tornade ! » (Mbia, 10).

Un imaginaire de la brutalité avec laquelle l’eau sous sa forme pluvieuse peut s’abattre sur l’espace parcouru est mis en exergue dans ce texte. Le premier, sinon le seul abri qui se présente à cet instant devient un véritable bunker pour ceux qui se sentent en situation critique. Le narrateur du voyage raconte ce moment en ces mots : « Nous étions déjà loin du dernier village traversé, et ne pouvions espérer d’autre abri, contre l’orage qui menaçait, que nos manteaux imperméables sur lesquels nous ne nous faisions plus d’illusions. » (Mbia, 10). Loin des abris conventionnels contre ce type d’ « attaque », l’homme se contente des atouts qui l’entourent dans son environnement immédiat, sauf que parfois l’illusion d’être protégé n’est qu’un leurre. Il y a donc là une symbolique également de la violence de l’eau dans sa manifestation orageuse. Cette violence est telle que l’orage qui se manifeste ou du moins qui s’annonce dans cette chronique fait aussi état de l’exposition du doute envahissant doublé de la peur chez les concernés. Ce doute n’arrive à disparaître qu’au moment de trouver un autre espace protecteur que celui qu’offrent les manteaux qu’ils arborent. L’un des voyageurs dit justement qu’« il était temps : déjà la pluie, qui redoublait de violence, nous aurait donné bien d’autres raisons de nous féliciter de l’imperméabilité de nos manteaux. (Mbia, 11).

L’eau est aussi une source de suspense dans les agissements quotidiens des populations. La pluie à ce sujet plonge parfois les hommes et les femmes dans des hésitations profondes, quant à la réalisation des courses à effectuer au cours d’une journée. Les déplacements, les activités économiques… deviennent conditionnés par ce qu’il convient d’appeler ici l’humeur du temps atmosphérique. Voulant par exemple rallier la ville d’Ebolowa, le voyage des personnages est retardé par une tornade qui menace le bon déroulement de ce déplacement. La ponctuation dans l’extrait « -Ils ne peuvent rester longtemps ; ils se rendent à Ebolowa. Mais avec cette pluie… » (Mbia, 14), est une représentation de l’hésitation qui anime celui qui parle. Il faut bien que les voyageurs poursuivent leur parcours spatial, mais de peur de subir les affres de la pluie, la suspension traduit le manque de confiance de celui qui parle. Son idée est d’ailleurs appuyée dans cette déclaration du chef de village : « -Non, personne ne peut voyager par une pluie pareille. » (Mbia, 14). Aussi dira-t-il aux deux voyageurs : « -Avec des bicyclettes comme vous en avez, ce serait très imprudent de voyager aussitôt après la pluie. La route sera boueuse, et certains ruisseaux auront débordé. Vous passeriez beaucoup de temps à nettoyer vos machinettes. » (Mbia, 15), perpétuant alors la pensée de l’eau qui fait peur, qui menace et qui peut détruire.

Œuvres citées

Chroniques de Mvoutessi 2, Guillaume Oyono Mbia, Editions CLE, 1971, Yaoundé


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