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Amélie Nothomb, un Narcisse au seuil des reflets aquatiques

July 14, 2017

« Crédule Narcisse ! Pourquoi suivre en vain une ombre fugitive ? Ce que tu cherches n’existe en aucun lieu. […] Elle n’a rien à elle, elle vient et demeure avec toi. »[1]. Telle est la constatation des faits établie par le poète latin Ovide vis-à-vis d’un Narcisse entêté qui ne veut et ne peut quitter du regard l’image qu’il chérit. Puni par la déesse Némésis pour avoir rejeté l’amour de femmes et d’hommes follement épris de lui, le jeune berger est condamné à demeurer en un tête-à-tête solitaire avec son propre reflet. L’eau lui donne matière à plaisir mais le trompe aussi. La surface de la rivière lui donne à voir le visage d’enfant qu’il a gardé suite à son refus de l’altérité et de ses désirs.

 

C’est le même enfant que contemple Amélie Nothomb en se rappelant son ancienne passion pour l’eau, notamment dans son roman autobiographique Métaphysique des tubes[2]. Né à Kobé, au Japon, elle connaît durant les trois premières années de sa vie le bonheur de vivre entourée de cet élément considéré comme symbole de pureté et de spiritualité par les habitants du pays du Soleil-Levant. Immergée dans cet environnement d’adoration de l’eau, la petite Amélie ne pouvait que devenir l’une de ses adeptes. C’est ainsi que dans Métaphysique des tubes, l’auteure belgo-japonaise se glisse dans la peau de l’enfant qu’elle était et dit : « l’eau [est] mon élément ami » (MT, p.62). L’eau reflète alors l’image d’une petite fille convaincue d’être la divinité régnant sur l’univers. Seul le « Moi » existe à ses yeux. « Tu » et « Il » ne sont pour elle que des extensions du « Je » divin. L’eau pure et spirituelle abolit toute altérité. Alors que la fillette nage au sein des vagues, les espaces aquatiques lui donnent l’illusion que le monde est un tout dépendant d’elle et qui ne peut exister sans elle.

 

L’élément aquatique se veut ici représentatif de la phase que Freud nomme le narcissisme primaire[3]. Au début de son existence, le nourrisson baigne encore dans les flots de l’inconscient. Il ne saisit pas encore la différence qui existe entre l’individu et autrui. À  ses yeux, seule sa personne a une présence effective. Il est l’enfant-roi dont tous les désirs sont exaucés : faim, jeu, propreté…etc. La royauté de l’enfant est d’autant plus dominante chez Amélie Nothomb du fait qu’elle vit au Japon. Du point de vue de la communauté japonaise, tout petit garçon et toute petite fille est, jusqu’à l’âge de trois ans, un okosama ou autrement dit un enfant-seigneur. La narratrice a eu tout autant le droit à ce statut par les bonnes grâces de sa nourrice japonaise : « Au pays du Soleil-Levant, de la naissance à l’école maternelle non comprise, on est dieu. Nishio-san me traitait comme une divinité […] j’étais un okosama une honorable excellence enfantine, un seigneur enfant. », (MT, p. 55).

 

En somme, l’eau révèle un état de fait psychique commun à l’ensemble de l’humanité. Néanmoins, l’homme est connu pour être sociable et, par conséquent, l’enfance narcissique n’est qu’une étape dans l’évolution humaine. Celle-ci mènera finalement à l’acceptation de l’altérité. Avec la formation de la conscience, l’être-humain se rend compte que « Je » n’est pas « Tu » et que l’autre est quelqu’un de différent de soi. Pour Amélie Nothomb, cet éveil à l’altérité se fait dans la brutalité. C’est dans l’eau qui a été messagère de son enfance édénique que la jeune fille va vivre sa chute. Lors de ses vacances en Inde, alors qu’elle a à peine douze ans, la jeune adolescente se fait violer dans la mer. Dès lors, l’illusion de bonheur promise par la surface limpide de l’eau s’évapore. La jeune fille, tout comme le Narcisse mythique, prend conscience que son reflet la fuit malgré ses tentatives pour l’étreindre: « Qui que tu sois, unique ami, viens ici, pourquoi m’échappes-tu ? Je te cherche, où vas-tu ? »[4]. L’image est fallacieuse. Le reflet ne restera pas pour toujours juvénile.

 

Suite à l’incident, la narratrice n’arrive plus à retenir et retrouver l’image de l’enfant-roi. Elle ne se baignera plus jamais dans l’eau, cet élément ami qui s’est révélé être son ennemi : « On ne me vit plus jamais dans aucune eau »[5].  La violence par laquelle autrui s’est introduit dans sa vie lui fait craindre l’avènement de la puberté et ainsi que la venue de l’âge adulte. Elle entretient alors par le biais de l’anorexie un narcissisme secondaire. Freud décrit ce phénomène comme un détachement du monde et un retour vers soi[6]. Dans l’espoir de retrouver son reflet d’antan ainsi que son corps d’enfant, Amélie Nothomb s’affame. Cependant, elle finira par sortir de ce cercle vicieux.

 

Au final, l’eau joue le rôle de miroir de l’âme. Le mythe de Narcisse se veut donc une analyse de la nature humaine ainsi que de son développement psychique. Si l’espace aquatique est pour l’écrivaine source de sérénité et de trouble, il est également révélateur de ce temps de crise et de recherche de soi que constitue l’adolescence pour tout un chacun. L’eau, par son flux et reflux, a fini par rappeler la fuite du temps à Amélie Nothomb. Même si la surface de cet élément ami/ennemi paraît toujours inchangée, il est loin de rester le même. Comme le dit si bien Héraclite : « Nous ne pouvons pas descendre deux fois dans le même fleuve, car il roule sans cesse de nouvelles eaux »[7].

 

 

[1] Ovide, Les métamorphoses - tome 1. L. Duprat, Letellier et Comp., Paris, 1802, p. 218.

[2] Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes. Editions Albin Michel, Collection Le livre de poche, 2002. (Les citations tirées de ce texte correspondront à cette édition et seront suivies de la mention « MT »).

[3] Sigmund Freud, Pour introduire le narcissisme. Editions Payot et Rivages, Collection « Petite Biblio Payot Classiques », Paris, 2012, p. 65.

[4] Ovide, op.cit., p. 220.

[5] Amélie Nothomb, Biographie de la faim (2004), Paris, Editions Albin Michel, [Collection Le livre de poche], 2006, p. 152.

[6] Sigmund Freud, op.cit., p. 69.

[7] Héraclite, Fragments. Editions Arbre d’Or, Genève, 2006, p. 11.

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