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Pour une poétique aquatique chez Paul Éluard

June 27, 2017

Le lecteur des poèmes de Paul Éluard ne pourrait méconnaître que la poésie de ce dernier est profondément élémentaire. Les quatre éléments dialoguent entre eux dans des échanges qui vont de la simple coexistence à –cas plus récurrent et remarquable encore- une véritable symbiose. Et si les différents éléments saisissent par la dialectique poétique qu’ils créent, le traitement de l’élément aquatique semble encore plus captivant par sa récurrence autant que par le traitement particulier des images de l’eau. Au fil des lectures, l’eau se trouve érigée en une véritable poétique[1] qui va de la rêverie érotique et fantasmagorique à l’élan cosmologique, expression ultime d’une libération du poète et de son univers.

 

1. Eau matrice[2] :

 

Nous remarquons d’emblée qu’eau et Eros riment souvent dans l’œuvre de Paul Éluard :

 

Et, vain, je m’étonne d’avoir eu à subir / Mon désir comme un peu de soleil dans l’eau froide. (Pour vivre ici)

 

L’eau apparaît comme un catalyseur des métaphores érotiques qui se libèrent en vagues dans les textes. L’hydro-sémiotique, multiforme et protéiforme par son essence même, a seule le pouvoir de donner chair à la présence féminine dans les poèmes éluardiens. Et le poète d’affirmer dans une métaphore filée révélatrice de son aquatique-érotique :

 

Tu te lèves l’eau se déplie / Tu te couches l’eau s’épanouit / Tu es l’eau détournée de ses abîmes. (Facile) 

 

Eau et corporalité apparaissent ainsi comme les deux versants d’un seul diptyque. La femme et l’eau s’échangent mutuellement leurs attributs et leurs qualités, transformant ainsi le poème en aquarium artistique géant où l’eau n’est pas seulement une matrice au sens érotique et féminin du terme[3], mais elle l’est au sens ontologique du mot également.

 

L’eau est de ce fait génératrice du Je poétique en tant qu’instance énonciatrice et en tant qu’être au monde. C’est dans ce sens qu’Éluard affirme :

 

La pierre rebondit sur l'eau, / La fumée n'y pénètre pas. / L'eau, telle une peau / Que nul ne peut blesser / Est caressée / Par l'homme et par le poisson. (Mouillé)

 

L’eau comparée à la chair humaine induit une résonance intime qui relève de la quête existentielle du sujet poétique. Parfaite figuration de la profondeur[4], l’anthropomorphisme de l’eau dit la co-naissance du Je poétique et du topos[5] aquatique. C’est probablement dans cette optique que la poésie d’Éluard affirme cette pensée de Gaston Bachelard : « La peine de l’eau est infinie ». Peine incommensurable de l’eau parce que parfaite transposition de la peine du sujet poétique qui se cherche et se (re)-crée dans son espace poétique.

 

2. Eau créatrice :

 

Le mouvement poétique est souvent assimilé dans les textes de Paul Éluard à un mouvement aquatique comme l’affirme d’ailleurs son poème Poisson :

 

Les poissons, les nageurs, les bateaux / Transforment l’eau. / L’eau est douce et ne bouge / Que pour ce qui la touche. / Le poisson avance / Comme un doigt dans un gant, / Le nageur danse lentement / Et la voile respire. / Mais l’eau douce bouge / Pour ce qui la touche. / Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau / Qu’elle porte / Et qu’elle emporte.

 

L’eau et la poésie se retrouvent à la fois dans leur univers sémiotique et dans leur espace vocal, parfaite incarnation de l’harmonie comme l’affirme Bachelard : « l’eau est la maîtresse du langage fluide, du langage sans heurt […] La liquidité est, d’après nous, le désir même du langage. Le langage veut couler. Il coule naturellement. »[6]

 

À l’image du poisson éluardien, être en perpétuel mouvement et qui en se déplaçant trouble le cours du liquide, la poésie devient l’espace d’une métamorphose féconde du monde. L’activité poétique à la fois visuelle, auditive et vocale apparaît ainsi comme un liquide protéiforme et insaisissable qui se définit par son mouvement, par son effet et par l’impression qu’il laisse dans l’univers. Telle l’eau, source de genesis et de poïen en même temps, la poésie apparaît comme l’espace d’une ultime libération du sujet poétique parce qu’elle est l’espace de sa naissance, sinon de sa re-naissance.    

 

3. Eau libératrice :

 

Les métaphores aquatiques éluardiennes se trouvent souvent associées à l’image de l’oiseau, autre emblème de la quête libératrice :

 

Je te l’ai dit pour les nuages / Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer / Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles. (Je te l’ai dit)

 

Cette libération est tant exprimée en termes d’une révolution politique, historique et concrète :

 

Ville en baisse océan fait d’une goutte l’eau sauvée. (Novembre 1936)

 

Qu’en tant qu’un affranchissement subjectif et ontologique :

 

J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée / Comme un mort je n’avais qu’un unique élément 

 

L’eau et la poésie se retrouvent alors dans leurs qualités introspectives qui sont la source d’une délivrance du sujet. La profondeur hydropoétique est alors assimilée à un acte de purification, une catharsis moderne.

 

L’eau retrouve dans les poèmes de Paul Éluard son attribut premier en tant qu’espace de la fraîcheur, confirmant ainsi les dires de Bachelard « l’eau tempère les autres éléments »[7]. Et c’est dans cette image que nous retrouvons l’une des premières fonctions de la poésie, actualisée dans les textes du poète surréaliste : tempérer les mœurs et apporter de la fraîcheur au monde telle une fontaine de jouvence.

 

 

Références

 

[1] Mot que nous employons ici au sens fort, aristotélicien.

[2] Nous employons le mot dans sa polysémie : d’abord au sens ancien, érotico-féminin ; puis au sens littéraire et philosophique d’un espace propre au sujet.

[3] Cf. Chevalier, Jean, Gheerbrant, Alain, Dictionnaire des symboles, « eau », Robet Laffont, Paris, 1982.

[4] Cf. Bachelard, Gaston, L’eau et les rêves, « Les eaux profondes, les eaux dormantes, les eaux mortes. "L'eau lourde" dans la rêverie d'Edgar Poe, José Corti, Paris, 1964.

[5] Mot que nous employons ici dans son double sens stylistique et philosophique.

[6] Bachelard, Gaston, L’eau et les rêves, José Corti, Paris, 1964.

[7] Bachelard, Gaston, L’eau et les rêves, José Corti, Paris, 1964.

 

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