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Émotions, sensation dans La Mer de Jules Michelet

Tout le monde connaît la passion viscérale de Jules Michelet pour la mer. Il en fait une note de synthèse de tous les savoirs pour plonger le lecteur au coeur du vivant. Cette immense étendue aquatique fait l’objet à la fois d’une exploration scientifique et d’un imaginaire poétique. En plus des intempéries comme la tempête qui l’agite, la dynamique de l’océan est liée à ‘‘ses’’ créatures, caractérisée par des pulsations. Les exemples les plus saisissants sont le poisson – la baleine en particulier –, la méduse et le mollusque. Le poisson est engendré par la mer et vit à son image. Il est emblématique de la liberté par sa mobilité fascinante, que soulignent ses glissements, son élasticité et sa fluidité dans l’eau. Dans cette perspective, l’un des poissons qui émerveille particulièrement Michelet est la baleine. Son corps évoque le confort grâce à « sa peau, finement organisée, de six tissus distincts ».

 

L’écrivain perçoit la plénitude de la vie en cet énorme poisson. La baleine concentre la paix, la justice et la bonté. Alors que les autres créatures marines l’oppressent, l’agressent, elle reste inoffensive, « ne fait la guerre à personne et ne se nourrit point des espèces qui nous alimentent ». Michelet accentue ces valeurs en s’inspirant de la méduse et du mollusque. Ils représentent l’innocence, l’épanouissement et l’amour par leur insensibilité à la moindre cruauté et colère. Leur vie est sans cesse et généralement dirigée vers la lumière sous des formes diverses, « qui, la nuit, fait la joie des mers ». Ces êtres se caractérisent également par leur sensibilité musicale. Ils frémissent et vibrent presqu’à tout comme en témoignent les cheveux resplendissants de la méduse. Par conséquent, la mer gagne en animation :

 

« Ils [les animaux marins] ont toutes nuances, fines et vagues, et pourtant chaudes. C’est une haleine devenue visible. Vous y voyez un iris pour l’amusement des yeux. Pour eux, c’est chose sérieuse, c’est leur sang, leur faible vie, traduite en teintes, en reflets, en lueurs changeantes, qui s’animent ou qui palissent, tour à tour aspirent, expirent ».

 

Pour Michelet, tout cet émerveillement a été mis en lumière grâce à l’audace et la curiosité de l’homme. Mais, le rapport de celui-ci à cette splendide et riche eau est de plus en plus malaisé. L’auteur y perçoit un rapport de bourreau-victime, qu’il énonce sur un double plan écologique et métaphysique, mythique et politique. L’homme dévitalise progressivement l’univers marin par son orgueil excessif. Sous sa tyrannie, les animaux deviennent l’objet d’horribles carnages. Il martyrise, fait mourir progressivement les espèces les plus dociles et énormes telles que le phoque et la baleine.

 

Les marins font de la mer un « sanglant déluge », voire la souille en tuant ses créatures avec plaisir. Ils sont « piqués, percés, tranchés, rougissant l’eau de plus en plus ». Les animaux marins sont exterminés pour des raisons commerciales et insatiables. Michelet considère cette violence comme une indignité humaine et, par conséquent, appelle de ses voeux à un « Droit de la mer » et à une « Trêve de Dieu ».

 

L’auteur soutient que l’équilibre et l’harmonie écologique provient du respect de l’ordre marin. La vie de l’homme en dépend dans la mesure où cette vaste étendue aquatique est le « sens de la haute vie » par son autosuffisance et sa bienfaisance. La respecter consiste aussi à établir un code applicable à tous les nations pour maîtriser l’état barbare de l’esprit humain. L’essentiel reste l’appel à la coopération de l’homme avec l’océan :

« Il aura un regard de Dieu, s’il se fait avec lui prometteur de la vie, de la félicité, s’il distribue à tous la part que les plus petits même ont droit en avoir ici-bas ».

 

C’est pourquoi l’historien achève son ouvrage sur les bains marins par un langage thérapeutique hygiéniste, tout en évoquant son retour à cette matrice, qui « dit la vie, la métamorphose éternelle ». Ce fantasme est soutenu par le savoir scientifique contemporain et caractérise l’obsession de la mer assimilée à la figure de la mère. Jules Michelet fait, en somme, de ce motif aquatique l’histoire de notre façon de percevoir les choses, le monde qui nous entoure.

 

 

 

Bibliographie

 

Michelet, Jules. La Mer. Paris: Michel Lévy Frères, 1861. 

 

 

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